Header Critique : SISTERS (SOEURS DE SANG)

Critique du film et du DVD Zone 0
SISTERS 1973

SOEURS DE SANG 

Philip Woode rencontre Danielle Breton, un séduisant mannequin québécois, lors d'une émission de télévision. Sous le charme, il l'invite au restaurant et passe la nuit avec elle, malgré un ex-mari plutôt envahissant... Au matin, il apprend que Danielle a une sœur jumelle, Dominique, et que c'est aujourd'hui leur anniversaire. Sorti acheter des médicaments pour Danielle, il décide de faire une surprise aux deux sœurs en leur rapportant un gâteau d'anniversaire...

SŒURS DE SANG est un film qui fait date dans la filmographie de Brian De Palma. C'est en effet l'œuvre qui affirma son style et révéla ses thématiques de prédilection, ainsi que sa filiation avec Alfred Hitchcock. C'est d'ailleurs cette parenté qui saute la première aux yeux, ou plutôt aux oreilles, lorsque le générique de SŒURS DE SANG commence et que retentissent les premières notes de la partition de Bernard Herrmann, compositeur attitré du Maître du suspense. Ce générique donne d'ailleurs instantanément le ton du film, cette tâche rouge qui grossit pour révéler un fœtus dans le ventre de sa mère et le thème entêtant d'Herrmann produisent immédiatement un effet saisissant.

Mais la scène d'ouverture est, quant à elle, purement «De Palmienne». Le premier plan cadre l'entrejambes de Philip (Lisle Wilson, illustre inconnu qu'on a pu revoir, quelques années plus tard, dans LE MONSTRE QUI VIENT DE L'ESPACE) et De Palma introduit ainsi directement un des thèmes principaux du film (et de sa future œuvre) : le sexe. La transition avec les dernières images du générique (les deux fœtus jumeaux) est assez abrupte, mais claire : on nous présente l'homme avant tout comme un géniteur, comme le «coupable» de cette création.

Puis Danielle fait son apparition et rejoint Philip dans ce qui semble être le vestiaire d'une salle de sport. Elle se déplace à l'aide d'une canne blanche et porte des lunettes noires. Le choix d'un personnage aveugle est particulièrement ironique de la part de Brian De Palma, étant donné que la plupart des thèmes récurrents de son œuvre reposent sur la vision. D'ailleurs, Danielle commence ensuite à se déshabiller sous les yeux de Philip, dont elle ignore la présence, qui devient donc un voyeur potentiel. Mais soudain, on réalise qu'on est en train d'assister à une émission télévisée ! En une pirouette qui deviendra une de ses marques de fabrique (voir les ouvertures de BLOW OUT, BODY DOUBLE, MISSION: IMPOSSIBLE), De Palma vient de nous impliquer aussi en tant que voyeurs et illustrer sa maxime qui prétend que le cinéma c'est «du mensonge 24 fois par seconde». La mise en scène artificielle du sketch, pour un jeu télévisé de surcroît, renforce à la fois l'ironie mais aussi le côté manipulateur de ce début de film. Danielle n'est pas aveugle, Philip n'est pas un voyeur : ce sont des acteurs !

Il est intéressant de s'attarder un peu plus sur cette séquence d'ouverture. En effet, on peut déjà y trouver tout le sens de l'image, le style narratif et les thèmes qui seront développés (et affinés) par son auteur lors de ses œuvres suivantes. Impossible, lorsqu'on découvre qu'il ne s'agit en fait que d'un jeu télévisé, de ne pas penser au début de MISSION: IMPOSSIBLE, où De Palma va encore plus loin dans la manipulation de l'image et du spectateur. De la même façon, il faut remarquer le naturel avec lequel trois des personnages principaux (Philip, Danielle et Emil) sont présentés et leurs futures interactions suggérées. On pense, cette fois-ci, à l'étonnant plan-séquence qui ouvre SNAKE EYES... Par cette introduction, Brian De Palma affirme déjà son talent de metteur en scène, au moins au sens littéral du terme.

Mais SŒURS DE SANG regorge d'autres séquences ou images mémorables et «signées». L'élève a bien retenu les leçons de grammaire cinématographique du Maître Hitchcock et quasiment chaque image apporte quelque chose au récit, de manière plus ou moins explicite. Ainsi, lorsque les deux tourtereaux regardent New York s'éloigner, sur le bateau qui les mène à Staten Island, De Palma cadre les tours jumelles du World Trade Center comme si elles étaient collées l'une à l'autre. La dualité ainsi suggérée est ensuite plusieurs fois évoquée lorsque Danielle (Margot Kidder, qu'on reverra ensuite dans BLACK CHRISTMAS, SUPERMAN ou AMITYVILLE) se trouve face à son miroir, dans la salle de bains, qu'elle se prépare à prendre deux cachets, etc... jusqu'à ce que l'existence de Dominique, sa sœur jumelle, soit révélée.

Puis le film nous offre ensuite un passage d'anthologie où, pendant plus de vingt minutes, l'action se déroule quasiment en temps réel. Cette séquence commence juste avant le meurtre et se finit après le départ des policiers. Entre temps, De Palma aura brillamment utilisé un effet qui lui est cher : le split-screen. Cette figure cinématographique lui permet d'abord d'effectuer une superbe transition de la victime vers le témoin, Grace Collier, la voisine d'en face (interprétée par Jennifer Salt). En quelques plans sur le mur de l'appartement de Grace et quelques lignes de dialogue pour prévenir les autorités, ce nouveau personnage est presque complètement cerné par le spectateur. Puis une nouvelle séquence en split-screen débute en nous permettant de suivre simultanément Grace attendant la police et ce qui se passe en parallèle dans l'appartement des jumelles... Le suspense généré par ce passage est remarquable.

Le troisième passage marquant commence lors de la séquence cauchemardesque en noir et blanc située dans le dernier tiers du film. Inspirée à son auteur par celle de ROSEMARY'S BABY de Roman Polanski, on peut également y reconnaître une référence à FREAKS (le défilé des «erreurs de la nature») et l'ambiance n'est pas sans rappeler celle de l'établissement psychiatrique de SHOCK CORRIDOR de Samuel Fuller. Mais cette séquence est bien plus qu'un simple hommage à d'autres films puisqu'elle est la clé même du récit. De Palma réussit ainsi à clarifier son histoire tout en faisant basculer le thriller dans l'horreur psychologique pure. Le destin terrifiant de ces deux sœurs nous est alors balancé en pleine face. C'est leur histoire qui veut que sexe, procréation, souffrance et horreur soient, pour elles, indissociables. Les accès de folie castratrice de son héroïne sont ainsi parfaitement explicités, mais sans exposé bavard et (potentiellement) ennuyeux. Tout le talent de De Palma est de réussir, en deux scènes, à tout expliquer tout en faisant croître l'intensité dramatique de son récit jusqu'à un paroxysme horrifique et bouleversant à la fois.

Criterion est un éditeur ayant pour réputation de soigner ses produits. On était donc en droit d'attendre une édition de qualité. Les fans de Brian De Palma seront néanmoins à moitié déçus. Le transfert vidéo est globalement satisfaisant. Il est assez granuleux, mais respecte en cela l'aspect cinéma du film. Le grain est par moments plus prononcé (notamment durant la séquence d'hypnose), mais c'est tout à fait logique puisque De Palma a souhaité utiliser une caméra 16 mm pour certains scènes. Ce DVD peut néanmoins être considéré comme un «vieux» Criterion. Le transfert souffre donc des défauts de l'époque : la compression n'est pas parfaite (rien d'alarmant cependant) même si elle s'en tire plutôt bien pour un disque simple couche.

Comme toujours chez Criterion, seule la version originale en anglais est présentée, dans son mixage d'origine en mono. Elle est très satisfaisante et particulièrement claire. Nos lecteurs anglophones n'auront donc normalement aucun mal à suivre. Le disque dispose en outre des sous-titres anglais pour malentendants activables à la télécommande. Notons aussi que les personnages de Danielle, Dominique et Emil étant québécois, ils parlent parfois français. Lors de ces passages, on a malheureusement droit aux inévitables sous-titres anglais directement sur l'image... Ils ne sont pas escamotables. Pour finir sur les détails concernant l'audio et la vidéo, on remarquera que le générique de début est présenté «windowboxed», c'est à dire avec des bandes noires sur les quatre côtés, afin que tous les crédits soient lisibles, même sur une télévision souffrant d'un net overscan. Le reste du film occupe tout le cadre 16/9 et est présenté dans un format plus proche de 1.75:1 que du ratio de 1.85:1 annoncé.

Les suppléments sont assez décevants. L'interview de De Palma annoncée est présentée sous forme de texte ! Et il n'est jamais très confortable de lire quarante pages de texte sur un écran... Néanmoins, l'entretien sera sans doute plus compréhensible pour les personnes ne maîtrisant pas parfaitement l'anglais que s'il avait été présenté filmé mais sans sous-titre. Notons au passage que le réalisateur est interviewé par Richard Rubinstein, futur producteur du légendaire DAWN OF THE DEAD de George Romero, et le contenu de l'entretien demeure très intéressant pour tout fan de Brian De Palma. On y apprend notamment l'existence d'un plan-séquence de 6 minutes qui n'a finalement pas été retenu, mais qui aurait fait l'objet d'un excellent supplément ! Une petite étude sur le cas de Masha et Dasha, deux sœurs siamoises soviétiques, est également jointe au DVD. Là encore, ce supplément est présenté sous forme de texte et photos représentant une quinzaine d'écrans. Le dossier de presse original est également incorporé aux bonus, mais n'est vraiment pas passionnant. Pour finir on trouve un nombre impressionnant de photos de tournage, principalement en noir et blanc, dont le seul véritable intérêt est de nous montrer un jeune Brian De Palma qui ne portait pas encore la barbe !
A noter que notre base de données contient les affiches et photos d'exploitation françaises d'époque...

SŒURS DE SANG peut être considéré comme le premier grand film de Brian De Palma. Comme dans toutes ses œuvres suivantes, on peut y déceler l'influence de ses aînés : qu'il s'agisse de l'incontournable Hitchcock (impossible ici de ne pas penser au moins une fois à PSYCHOSE ou à FENÊTRE SUR COUR) ou d'autres de ses «maîtres» comme Polanski, évoqué plus haut, ou encore Michael Powell (dont De Palma est un grand admirateur) et notamment le personnage du père dans LE VOYEUR, auquel le docteur Emil Breton fait étrangement penser... Mais Brian De Palma ne fait qu'exploiter un héritage cinématographique consciencieusement assimilé, dans le seul but de créer son propre style et développer ses propres thématiques. En ce sens, SŒURS DE SANG est une vraie réussite et devrait donc se trouver dans la vidéothèque de tout fan de Brian De Palma, car ce film laisse entrevoir la virtuosité dont le réalisateur fera preuve dans ses œuvres à venir. L'édition Criterion est, quant à elle, relativement décevante...

Rédacteur : Francis Trento
9 critiques Film & Vidéo
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La richesse de la mise en scène
La musique
On n'aime pas
Les suppléments, décevants...
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Autres critiques
L'édition vidéo
SISTERS DVD Zone 0 (USA)
Editeur
Support
DVD (Simple couche)
Origine
USA (Zone 0)
Date de Sortie
Durée
1h32
Image
1.78 (16/9)
Audio
English Dolby Digital Mono
Sous-titrage
  • Anglais
  • Supplements
    • Interview (écrite) de Brian De Palma
    • Présentation de sœurs siamoises soviétiques
    • Dossier de presse original
    • Photos de tournage
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