Le docteur Lemuel Gulliver rêve de voyages pour améliorer sa condition. Au contraire, sa fiancée aimerait qu’il reste à la maison même si cela signifie vivre plus chichement. Gulliver décidera tout de même de partir et connaîtra d’étranges aventures dans LES VOYAGES DE GULLIVER.

A priori, tout le monde connaît le livre «Les Voyages de Gulliver». Il fait partie de la culture populaire et cette connaissance est souvent liée aux adaptations et non pas à l’œuvre originale. A l’instar des «Dracula» et «Frankenstein», la perception du livre de Jonathan Swift publié en 1726 est biaisée et déformée. L’auteur proposait un ouvrage où les aventures du héros lui permettait de critiquer l’humanité et ses travers. Entre œuvre philosophique et critique politique, «Les Voyages de Gulliver» n’en reste pas moins un ouvrage divertissant. C’est avant tout ce dernier aspect qui sera exploité au cinéma. On trouve une adaptation de Méliès dès 1902 avec LE VOYAGE GULLIVER A LILLIPUT ET CHEZ LES GEANTS. D’autres courts-métrages suivront dont des versions en dessins animés comme MICKEY GULLIVER en 1934. Le premier long-métrage avec des comédiens vient de l’Union Soviétique avec LE NOUVEAU GULLIVER. On y trouve un mélange de prises de vues réelles avec de l’animation image par image. Les créateurs de Betty Boop proposent aussi en 1939 un long métrage d’animation intitulé LES VOYAGES DE GULLIVER. Titre curieux puisque le pluriel du voyage est erroné. Dans ce film, Gulliver ne fait qu’un seul et unique voyage. C’est d’ailleurs une constante dans les adaptations du livre de Jonathan Swift, la plupart s’arrêtent au maximum à deux voyages alors que le livre en comporte quatre. Dans la culture populaire, les deux derniers voyages du livre sont quasiment inconnus. Hayao Miyazaki s’inspirera d’ailleurs de manière indirecte du troisième voyage de Gulliver avec LE CHATEAU DANS LE CIEL. C’est la mini-série de 1996 réalisée par Charles Sturridge qui proposera une adaptation reprenant l’ensemble des aventures de Gulliver dans LES VOYAGES DE GULLIVER. Pour autant, cette version télévisée prendra, elle aussi, des libertés avec l’œuvre littéraire. Mais revenons au film qui nous intéresse…

En 1958, Universal planche sur une adaptation du livre de Jonathan Swift. Il est envisagé d’en faire une comédie musicale avec Danny Kaye. Le projet semble bien trop coûteux. Attaché à l’écriture du film, Jack Sher décide d’amener ce projet à un autre studio. Il propose ainsi l’idée à Columbia. Dans le même temps, le producteur Charles H. Schneer envisage déjà d’adapter le livre sur grand écran. Au départ séparé, tout ce petit monde se retrouve donc sur un projet commun. L’écriture du film reprend pour aboutir à une nouvelle version où les ambitions de comédies musicales sont réduites au minimum. Le film s’oriente plutôt vers l’Aventure fantastique dans la lignée du SEPTIÈME VOYAGE DE SINBAD que Charles H. Schneer vient de produire et qui a remporté un très gros succès. Evidemment, Universal tente de faire valoir ses droits sur le projet mais cela n’aura pas d’incidence officiellement.

Puisque LE SEPTIÈME VOYAGE DE SINBAD a été une énorme réussite, on en rassemble donc les éléments constitutifs pour ce nouveau film. Gulliver est interprété par Kerwin Mathews après avoir été Sinbad. La musique est signée par Bernard Herrmann. Et une partie des effets spéciaux sont confiés à Ray Harryhausen. Par contre, le scénariste Jack Sher en profite pour prendre la réalisation du film. A l’arrivée, LES VOYAGES DE GULLIVER est un peu une curiosité face aux autres films produits par Charles H. Schneer en collaboration avec Ray Harryhausen. Il n’est pas question ici de monstres géants tel que LE MONSTRE VIENT DE LA MER ou d’aventures exotiques comme ce fut le cas pour l’adaptation de Sinbad. Ray Harryhausen n’a pas beaucoup de travaux d’animation à réaliser. On ne peut citer qu'un écureuil géant, un peu inutile, ainsi qu’un combat avec un crocodile de taille imposante par rapport au héros. Pour le reste, les effets spéciaux seront en grande partie des décors miniatures ou géants ainsi que des surimpressions de manière à créer des différences de tailles entre les comédiens. La participation de Ray Harryhausen en tant qu’animateur de créatures fantastiques est donc très limitée sur ce film !

Le ton du film est assez curieux. A l’évidence orienté vers un public jeune, LES VOYAGES DE GULLIVER fait preuve d’une grande naïveté et d’un humour parfois balourd. On peut tout de même y retrouver des éléments du livre d’origine comme l’absurde brouille entre les deux peuples qui se font la guerre à Lilliput. De même le passage chez les géants propose une petite réminiscence de ce qu’est le voyage à Laputa dans le livre. Cette adaptation oscille ainsi entre la fidélité à l’œuvre originale et à une grosse liberté d’adaptation. La présence de la fiancée de Gulliver et la morale de l’histoire sont aussi une sorte de trahison. Là où Jonathan Swift critiquait l’humanité au point de n’y trouver aucun salut, le film de Jack Sher nous présente un final romantique où l’Angleterre devient une terre salvatrice. Comme on le disait plus haut, LES VOYAGES DE GULLIVER est plus une curiosité dans la filmographie du duo Schneer / Harryhausen qu’une véritable réussite cinématographique. Si le film garde un certain charme, il s’avère surtout bancal avec des ruptures de ton malvenues et un manque de rythme patent. Leur film suivant, L'ÎLE MYSTERIEUSE, est bien meilleur mais c’est avec JASON ET LES ARGONAUTES qu’ils atteindront des sommets !
En France, le film est donc connu sous le titre LES VOYAGES DE GULLIVER. Mais il est intéressant d’évoquer le titre original : THE 3 WORLDS OF GULLIVER qui laisse à penser que l’histoire va développer trois voyages parmi les quatre du livre. Ce ne sera pas le cas, le film proposera l’idée que l’Angleterre, le monde miniature et le monde des géants sont trois univers différents. Le distributeur français a clairement effacé toute ambiguïté lors de sa sortie dans les cinémas français à la fin des années 60.