LUFF 2011

  Interview Pat Tremblay

Francis Barbier : Peux-tu tout d’abord nous parler de ton parcours ? 

Pat Tremblay : Vers 88/89, je me suis intéressé au cinéma pour continuer mes études. Je n’ai pas été accepté à l’Université. Probablement parce que j’ai mentionné que mes héros étaient Sam Raimi ou George Romero. J’ai l’impression que c’était une des raisons. Ca ne ma pas empêché de faire des courts-métrages et éventuellement de faire mon premier long, assez expérimental. Financé par moi-même, car j’ai toujours eu de la misère avec ça. Comme pour le second, où j’ai décidé de le faire plus accessible, plus facile à digérer.

Comment s'est passée la genèse du film ?

Une fois de plus, c’était combiner "comment faire un film sans argent" et ce qui me plaisait. J’adore les paysages de champs en automne, les couleurs, les granges. J’ai toujours voulu faire quelque chose en ce sens. C’était peut-être un moyen d’avoir des décors gratuitement. Et après c’était : "qu’est-ce que je peux faire avec ces idées-là ? Comment me débrouiller pour avoir peu d’acteurs ?" Une combinaison de tout cela, avec également le fait que j’aime les costumes de science-fiction. J’ai filtré le tout et cela a donné HELLACIOUS ACRES !

Tu apportes un prisme de lecture différent sur le genre post-apocalyptique, sans rapport avec MAD MAX ou les films Bis italiens des années 80. Comment t’es-tu orienté sur ce sujet ?

Répéter ce qui a déjà été fait, c’est un peu plat. A moins de vouloir faire de l’argent avec ça. Sinon, tu dois être plus créatif. C’est quand même juste une comédie à la base. La science-fiction est une excuse à faire passer l’histoire. Même si j’adore la science fiction !

Mais ce choix de traitement de sujet reste particulier.

J’ai toujours été déçu de l’absence de réalité dans les films de SF. On ne voit jamais les à-coté, du temps qui est perdu pendant les missions. Pour moi, c’est un exercice pour montrer l’autre côté de la guerre. Pas celui qui est héroïque. Il peut y avoir des tonnes de soldats qui débarquent d’un bateau, par exemple, et qui meurent du premier coup. Mais ces gens-là ont une vie, un histoire mais on n’entend plus parler de ces gens-là après. Je voulais leur donner un petit crédit. Ils donnent leur âme à une guerre, mais restent un numéro parmi tant d’autres. Mais ça ne veut pas dire qu’ils méritent d’être des héros malgré tout.

Combien de temps as-tu mis pour l’écriture et le tournage?

Avec le scénario, environ 3 ans et demi J’ai commencé le tournage en octobre 2007. Cela a pris trois ans dans le sens où la majorité du tournage était effectué en extérieur. Et encore, je ne pouvais tourner que le weekend pour avoir l’aide de mes amis. Les périodes étaient courtes, car les saisons d’automne et de printemps au Canada durent très peu de temps. A travers tout ça, j’ai quand même réussi à faire la post-production.

Quel matériel a été utilisé pour le tournage ?

C’est un Scope, mais c’est de l’artifice poudre aux yeux car ça a été filmé avec une caméra SD Panasonic en 24 images/seconde. J’ai manipulé l’image pour lui donner un look différent en post-production. J’aurais préféré avoir une image HD mais je n’avais pas le budget. Avec l’esthétique du film le fait que cela paraisse plus granuleux marche bien.

Et pourquoi le format Scope ?

Parce que j’adore faire des compositions où on peut profiter de l’image au maximum, je ne sais pas si tu as remarqué ?

Si, si, je suis très sensible à cela !

Que cela soit des tableaux, des plans en image fixe… ça me permettait de profiter des décors. Peut-être plus tard ce sera pour d’autres raisons… mais c’est ce que je préfère.

Il y a un look très années 80 : costumes, incrustations video… c’est voulu ?

Absolument, dans le sens où pour les costumes, j’adore 2019 APRES LA CHUTE DE NEW YORK. Je l’ai vu plusieurs fois (rires) et j’adore ces films italiens des années 80, justement. J’ai vécu dans la génération des vieilles VHS et j’ai voulu retrouver cette texture-là.

C’était pour moi une des bonnes composantes du film. D’avoir réussi à ressusciter un genre un peu tombé en désuétude, car on ne trouve plus pratiquement que des zombies à tous les étages...

Il y a quand même un retour du post-apocalyptique. Le Festival de Vienne a fait un spécial dessus. THE ROAD, THE DIVIDE… et je me disais, tiens, je tombe là-dedans.

Ca reste quand même en marge de la production. Pour THE DIVIDE, je ne sais pas car je ne l’ai pas encore vu. Et il y a de très fortes chances qu’il sorte directement en vidéo en France. Mais pour HELLACIOUS ACRES, Ca ne m’a pas choqué plus que cela, car je me suis plus attaché au destin de l’homme que du décorum de SF.

Ca rejoint ce qu’on disait tout à l’heure, à savoir que mon film est plus une comédie qu’un film de SF…

Absolument. Autre chose qui est étonnant : les effets spéciaux. Ils sont plutôt réussis : les aliens, les armes… comment t’es-tu débrouillé avec cela ?

J’ai appris le logiciel "After effects" par moi-même d’abord pour m’amuser, ensuite pour mon premier long. J’aime bien expérimenter, même si je n’ai plus autant le temps qu’avant. Expérimenter avec les programmes a été la raison de l’inspiration à vouloir le faire. Le manque de budget, bien sûr. Mais si j’avais eu l’argent pour du numérique, ça aurait eu l’air trop professionnel. Il n’y aurait pas eu ce look minimaliste, un peu désagrégé. Je voulais quelque chose qui ait une texture en adéquation avec la film. Cela donne aussi le fait que mon talent se limite à ne pas faire plus que ce qu’il y a dans le film ! (rires)

c’est aussi ce qui participe à sortir le film du lot. Aujourd’hui, il y a un nivellement des effets spéciaux, des séries A à C ou D. Ca fait partie du tout-venant. La technologie autodidacte fait partie du charme du film. Mais je voulais revenir au financement du film. Comment survit-on hors du système canadien de financement du cinéma ?

(soupirant) Il faut être fou pour ça. La seule chose qui m’intéresse est de conter des histoires, faire des films. Car autrement, je ne saurais pas quoi faire. Je vis avec ce que je peux. Comment survivre là-dedans ? (Hésitant) Il faut un peu de folie. Normalement à mon âge, les gars commencent à se caser, mais ça ne sera pas mon cas (rires)

En même temps, tu fais un cinéma qui est sans concession.

Je le sais. Je ne pourrais pas filmer quelque chose qui ne me ressemble pas. Si un jour on m’offre de filmer un scénario que je n’aurais pas écrit, si j’accepte ce sera strictement pour récupérer l’argent et le réinvestir dans un projet que personne ne va vouloir financer. Si j’en avais l’occasion, je ferais des trucs encore plus bizarres.

Pourquoi le choix de tourner en langue anglaise ?

Strictement pour la distribution mondiale du film.

C’est plus difficile de vendre un film francophone ?

Probablement. Je suis vraiment plus habitué à consommer ce qui est anglophone au départ. Ma culture vient de là. Je viens du Québec mais je ne connais pratiquement rien de ce qui se fait là-bas. On est en retard d’environ 10 à 20 ans au Québec sur ces sujets.

Il y a quand même quelques métrages intéressants : le film de vampires LA PEAU BLANCHE ou 5150 RUE DES ORMES d’Eric Tessier qui était au festival de Gérardmer…

Je ne les ai pas vu, malheureusement. Il y a quand même une nouvelle génération qui vient de débarquer, surtout à cause de Fantasia. Il y a des initiatives et une émergence, mais je n’aipas eu le temps d’aller voir.

Le but c’est de faire des films seul au Canada ou ailleurs ?

Je viens de faire une demande pour une subvention concernant un film qui sera tout à fait différent du précédent. Si ça ne fonctionne pas, ça ne me dérange pas de faire ça chez moi à ma manière. Peut-être trouver des fonds indépendants. Mais j’aimerais vraiment passer à la prochaine étape. Avoir une vraie équipe. Mais d’aller ailleurs est un concept qui me permettrait de faire autre chose. Je vais avant tout attendre la première réponse.

HELLACIOUS ACRES a été sélectionné dans plusieurs festivals. Comment a-t-il été reçu ?

En Australie pour la première mondiale, je n’ai pas eu de répercussions. Fantasia a eu de super bonnes réactions. En Europe, plein de bons commentaires en Allemagne, par exemple. Je suis très surpris parce que je me disais qu’ailleurs, mon humour ne serait pas compris. J’avais vraiment peur aussi du fait de la lenteur du film, qui est voulue. Et encore, j’ai coupé la version initiale de 11 minutes qui était encore plus épuisante. En Espagne, j’ai eu un peu plus de "walkouts", mais rien de négatif sur Internet. C’est de la surprise, tant mieux !

Tu parlais d’humour et de lenteur, ça m’a beaucoup fait penser à STALKER.

C’est génial (rires). Tu es la quatrième ou cinquième personne qui mentionne ça !

Ca m’a vraiment frappé. Cette histoire de SF qui n’en est pas vraiment une, la déambulation d’un personnage plus ou moins poursuivi par quelque chose, la quête du héros, cette histoire de zone définie. L’approche est différente, certes. Mais cette approche d’humour anglais post-apocalyptique qui rappelle L’ULTIME GARCONNIERE de Richard Lester.

Je ne connais pas le film. Mais cet humour anglais est voulu parce que j’adore ça. Je pourrais te parler des heures de séries que j’ai vues : THE LEAGUE OF GENTLEMEN, quelqu’un comme Chris Morris, BRASS EYE, LOOK AROUND YOU

C’est un condensé de ce type d’humour, donc ?

Je n’ai pas été puisé des gags là-dedans. C’est vraiment ce qui me fait rire dans l’humour. Il ne s’agit pas de slapstick, d’humour "pouet-pouet" comme on dit au Québec. Une autre influence : je suis un énorme fan de Pierre Richard ! On peut retrouver dans John Glass le perpétuel malchanceux.

Ce qui renforce cet aspect de décalage par rapport à la réalité.

Oui, mais Pierre Richard date vraiment de ma jeunesse. Tout comme j’adore Vladimir Cosma (rires)

Je te remercie de ne pas avoir collé du Vladimir Cosma dans ton film ! (rires) Mais pour en venir à le lenteur du film. J’ai beau comprendre ta démarche et que la lenteur soit voulue, ce que tu as expliqué avant le film et ce que tu viens de dire… la scène de l’ouverture du placard, je n’en pouvais vraiment plus. Le plan fixe : quel besoin d’ouvrir toutes portes, de faire durer, durer… Pourquoi ?

Parce que ça, c’est la réalité : si tu te trouves dans une situation de la sorte, tu n’as pas le choix que de toutes les ouvrir. Pourquoi éviter de faire un montage à travers ça ? L’idée est de suggérer que c’est long et plat de subir cette situation. Ca met aussi sur la piste de ce que sera l’humour du film par la suite. Il était important pour moi de montrer toutes les étapes de A à Z , car c’est la réalité du moment. Tout comme les longues, longues marches à travers la campagne.

Mais n’as-tu pas peur de te couper du public avec ce parti pris ?

Je m’en fous. Mais moi, ça me fait rire ces situations (rires). Cette approche n’est pas nouvelle. FAMILY GUY utilisait le même principe

FAMILY GUY est un segment relativement court, ça n’est pas un long métrage de 1 heure et 48 minutes.

Je voulais aller jusqu’au bout de ma logique.

Je comprends. Mais pour le destin du film et pour son exploitation, dont au parlait au début. Le but, c’est que le film soit vu.

Je suis conscient qu’il s’agit d’une formule suicide. Sauf que si on ne va pas jusqu'à bout d’une idée et qu’on se contente de la suggérer, c’est manquer de couilles, pour moi. Et passée la première heure, pour certaines personnes, même si c’est plat : elles sont restées. Et il reste une heure de film : vas-tu vraiment sortir ? A ce moment-là, c’est non : la majeure partie va rester pour voir quand le film se termine. Au bout d’une heure, on sent la fatigue, on commence à être tanné. C’est justement ce que je voulais faire : que le spectateur vive de manière subconsciente, en même temps qu’il regarde le film, le désespoir et l’ennui. Comme je le disais, c’est un peu suicidaire, mais c’est l’expérience que je voulais faire avec les gens : ressentir l’émotion plutôt que de la regarder de façon objective.

Mais cela, tu ne peux le réaliser que parce que tu es complètement indépendant. Penses-tu que des investisseurs auraient avancé des fonds pour ce type de film ?

Non. Je ne me suis pas posé la question. Je l’ai fait par moi-même. Après, si j’obtiens une certaine notoriété, les gens auront plus de confiance dans mes idées.

Je suis ressorti du film, je ne savais pas bien quoi en penser. J’étais entre deux eaux. Et même si je comprends ce que tu voulais faire, je n’ai pas pu m’empêcher de me faire chier. C’est voulu, certes, mais je ne sais pas si j’ai envie d’aller au cinéma pour assister à la réalité. C’est cet humour désespéré qui rattrape le tout, à mon sens.

Mais le film est empli de positivisme ! On le verra peut-être, un jour…

La fin, tout de même, est loin d’être positive. Surtout pince-sans-rire. Cela étaye le côté tragique de l’ensemble. Le tout ça pour ça qui est tragique, mais en même temps drôle. Mais selon toi, le film est une parabole quelconque ou le spectateur doit-il trouver ses propres clés d’explications ?

Il y a des idées qui sont en dehors de l’humour et de la mission. Mais ça, je ne les dirai pas tant que les gens n’arriveront pas avec la réponse ; je leur ferai un petit clin d’œil à ce moment-là ! Il y a matière à exprimer autre chose que ce que j’ai mentionné.

John Glass n’est-il pas une sorte d’anti-messie, sans référence religieuse ?

(hésitant)… ben non. Car si j’avais l’opportunité de faire une suite, il y aurait d’autres détails qui rendraient le film autre. Anti-héros, oui.

Certes, mais c’est ce côté futile : j’ai une mission, j’ai toutes les clés, je le fais, je me plante.

Il est probablement un de ceux-là, car il n’est pas le seul à faire la mission. Il y a une suggestion en ce sens dans les textes de James. Il y a un arrière-plan plus élaboré sur le pourquoi de leur présence. Ca n’est pas lui en particulier, mais un parmi tant d’autres.

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 Dossier réalisé par Francis Barbier.

 Remerciements à Pat Tremblay, aux organisateurs et à tous les bénévoles du LUFF.

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