1935 - 1939 : UNE PÉRIODE CHARNIÈRE
En 1935, LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN, réalisé par James Whale pour Universal, connaît un beau succès. Mais cela ne suffit pas à sauver ce studio qui traverse des difficultés financières. Carl Laemmle, fondateur de cette Major Company, signe alors un contrat d’emprunt qui laisse une option d’achat ouverte en faveur du prêteur.
Ce dernier en profite pour réunir la somme nécessaire et rachète Universal à la famille Laemmle. Celle-ci se voit dépossédée du studio et écartée de la production malgré elle, sans ne rien pouvoir faire !
Le nouveau management reprend les choses en main et méprise particulièrement les films de Monstres chers à Carl Laemmle et à son fils producteur Carl Laemmle Jr. De plus, l’Angleterre, pays de débouché majeur pour les films d’horreur hollywoodiens, interdit désormais ce genre de métrages. Notamment suite à un scandale provoqué par le sadisme du CORBEAU, film Universal mettant en vedette Boris Karloff et Bela Lugosi.
La production de films d’horreur hollywoodiens freine donc un grand coup après 1936. La mélancolique FILLE DE DRACULA est le dernier film de Grand Monstre Universal à sortir à ce moment. Le studio se rabat notamment sur les Serial de science-fiction, comme ceux dédiés à FLASH GORDON ou BUCK ROGERS.
Pourtant, en été 1938, un petit cinéma de Los Angeles organise un triple-programme réunissant DRACULA, FRANKENSTEIN et LE FILS DE KONG. Il rencontre un succès inattendu. Universal, à la santé financière toujours fragile, sort alors un double-programme DRACULA / FRANKENSTEIN qui connaît un succès national. Devant ces recettes inespérées, les bonnes résolutions anti-horreur du nouvel Universal ne tiennent plus. Un nouveau film de monstre doit être produit !
LE RETOUR DU FILS PRODIGUE (DE FRANKENSTEIN !)
Universal a acquis un scénario baptisé LE FILS DE FRANKENSTEIN, écrit par Willis Cooper, spécialisé dans la rédaction de drames radiophoniques. James Whale, le réalisateur de FRANKENSTEIN et LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN, n’est plus en odeur de sainteté auprès des nouvelles équipes Universal. Ces dernières se tournent alors vers le metteur en scène expérimenté Rowland V. Lee. Ce dernier s’est illustré dans les années précédentes en tournant des métrages historiques à grand budget, comme des adaptations du COMTE DE MONTE CRISTO et des TROIS MOUSQUETAIRES. Il vient tout juste de réaliser SERVICE DE LUXE, comédie romantique Universal et premier rôle au cinéma de Vincent Price, qui rencontre un succès.
Rowland V. Lee s’est aussi illustré dans le fantastique quelques années avant, notamment avec deux aventures du génie du mal Fu Manchu, incarné par Warner Oland : THE MYSTERIOUS DR. FU MANCHU et THE RETURN OF DR. FU MANCHU. Surtout, au cœur de l’Âge d’Or du cinéma fantastique, il a sorti l’insolite et poétique RÉVOLTE AU ZOO filmé pour la Fox.
Colin Clive, l’acteur incarnant le professeur Henry Frankenstein dans les deux films de James Whale, est décédé prématurément à 37 ans en 1937. Sa santé fragile s’étant dégradée conséquemment à un alcoolisme lourd. Pour remplacer ce personnage, on lui donne un fils. Dans un premier temps, Universal envisage Peter Lorre dans ce rôle, la vedette de M, LE MAUDIT. Mais le studio se ravise et sélectionne Basil Rathbone. Cet acteur d’origine anglaise a déjà une belle carrière derrière lui, en particulier en tant qu’adversaire d’Errol Flynn dans des classiques du film de cape et d’épée comme CAPITAINE BLOOD et LES AVENTURES DE ROBIN DES BOIS.
La même année que LE FILS DE FRANKENSTEIN vont sortir chez la 20th Century Fox LE CHIEN DES BASKERVILLE et SHERLOCK HOLMES, titres qui vont l’identifier définitivement comme LE Sherlock Holmes hollywoodien de référence. Grand, élégant, stoïque, il propose un professeur Wolf Frankenstein bien éloigné du névrotique et quasi-expressionniste Henry Frankenstein campé par Colin Clive.
À ses côtés, nous trouvons un autre grand acteur hollywoodien : Lionel Atwill. Il est déjà rodé au cinéma fantastique, avec notamment une spécialisation dans les savants plus ou moins fous (DOCTEUR X, THE VAMPIRE BAT ou MASQUES DE CIRE). Il tient aussi des rôles importants dans des films plus classiques, notamment auprès de Marlene Dietrich dans LE CANTIQUE DES CANTIQUES de Rouben Mamoulian et LA FEMME ET LE PANTIN de Josef Von Sternberg.
Enfin, sont réunis de nouveau les deux Stars de l’horreur Universal. Boris Karloff reprend, pour la troisième et dernière fois sur grand écran, son rôle mythique de la Créature de Frankenstein. Et Bela Lugosi, vedette de DRACULA à la carrière alors au point mort, fait son grand retour en interprétant Ygor.
Il est dans un premier temps envisagé de tourner le film en Technicolor trichrome. Le cinéma en couleurs prend en effet son essor commercial à cette période, avec de gros succès comme le dessin animé Walt Disney BLANCHE-NEIGE ET LES SEPT NAINS ou le film d’aventures LES AVENTURES DE ROBIN DES BOIS. Pourtant, les tests ne sont pas jugés satisfaisants pour LE FILS DE FRANKENSTEIN, en particulier pour le rendu du maquillage porté par Boris Karloff. L’idée est donc abandonnée. DR. CYCLOPS d’Ernest B. Schoedsack, sorti en 1940, sera le premier métrage d’horreur tourné en couleurs naturelles.
Le tournage du FILS DE FRANKENSTEIN s’avère compliqué, notamment car le scénario n’est pas satisfaisant et se voit réécrit en cours de tournage. L’intrigue est modifiée, la production s’allonge, et le budget s’envole, atteignant 470 000 $ pour un genre de métrage où le budget moyen se situe aux alentours de 200 000 $.
UN FILS NOMMÉ WOLF
Scientifique universitaire renommé, le baron Wolf Frankenstein, accompagné de sa femme Elsa et leur fils Peter, s’installe dans le village de ses ancêtres pour prendre place dans le château familial. Ce domaine reste à l’abandon depuis le drame provoqué par les expériences du père de Wolf, Henry Frankenstein.
Wolf n’a pas connu ce dernier. Il en cultive l’image idéalisée d’un savant incompris. Ce jeune baron n’est pas bien accueilli par les villageois qui voient d’un mauvais œil le retour d’un Frankenstein dans la région.
En explorant le laboratoire en ruines de son père, Wolf rencontre l’insolite Ygor, un vagabond crasseux… Qui lui révèle que la Créature est toujours vivante après toutes ces années ! Le Monstre est toutefois dans un coma profond et Ygor persuade Wolf de mettre sa science en œuvre pour le sortir de sa torpeur…
Le scénario initial du FILS DE FRANKENSTEIN diffère nettement de celui que nous avons à l’écran. Il se situait plus dans la suite de LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN. La Créature revenait à la vie et demandait à Wolf qu’il lui fabrique un ami, exigeant en particulier que soit implanté le cerveau du fils de ce dernier, le petit Peter, dans un corps d’adulte.
L’histoire finalement retenue s’avère différente. Le personnage d’Ygor est ajouté et tient un rôle central. Tandis que la Créature occupe une place plus secondaire, tout comme Peter, le fils de Wolf, initialement bien plus présent.
Par bien des aspects, Wolf Frankenstein, le nouveau baron, contraste avec son géniteur. Père de famille heureux, installé dans une position universitaire en ville, il paraît civilisé, élégant et équilibré. En cela, il donne une impression différente de Henry, qui était agité et tourmenté. Pourtant, Wolf a sa part d’ombre. Il voue un culte à son père et à son œuvre scientifique. Si la Créature de Henry s’est échappée et a créé tant de catastrophes, il est convaincu que c’est parce qu’un cerveau de criminel lui a été implanté dans le crâne par erreur.
Wolf compte prendre la place de son père et explorer ses travaux. Il se fait peu prier pour rééquiper son laboratoire de toute une batterie de nouvelles machines électriques et radiographiques, afin d’examiner le Monstre et de le ramener à la conscience.
Une fois la Créature réanimée, Wolf comprend qu’il a été floué par Ygor. Celui-ci a la mainmise sur la Créature à la force démesurée, qui considère Ygor comme son seul ami et n’obéit qu’à lui. Ygor refuse que Wolf aille plus avant dans ses travaux sur la Créature et il la reprend sous sa coupe pour l’employer dans son projet de vengeance.
En effet, le vrai personnage principal du FILS DE FRANKENSTEIN n’est ni le baron, ni sa Créature : c’est l’inquiétant Ygor. Ce dernier se prétend maréchal-ferrant, mais pratique en fait une bien moins honorable profession : récupérateur de cadavres ! Il déterrait à la sauvette des corps dans les cimetières pour en faire un juteux et blasphématoire trafic.
Les notables du village Frankenstein ne l’ont pas entendu de cette oreille et ont condamné Ygor à la pendaison. Pendaison à laquelle il a survécu, quand bien même il a été déclaré mort lors du décrochage de sa dépouille ! Il a conservé de cette expérience une nuque brisée, ce qui laisse paraître un os émergeant de son cou et l’afflige d’une posture toute de travers.
Désireux de se venger des bourgeois du village, Ygor a donc récupéré la Créature et en fait l’instrument de sa vengeance. À l’arrivée de Wolf, ce tandem infernal a déjà tué six des huit notables ayant condamné Ygor au gibet, avant que le Monstre soit neutralisé dans un accident. Pour chacun de ces crimes, Ygor produit un alibi en béton : posté à une fenêtre brisée du château Frankenstein, il a passé la nuit à jouer d’étranges mélopées sur son cor de chasse, au vu et su de tout le village. Ygor est ainsi le vrai maître du bourg, qu’il tient sous sa coupe de terreur par le biais de la Créature. Il est aussi le vrai maître du château Frankenstein, dont il connaît tous les recoins et passages secrets.
La Créature tient un rôle plus mineur que dans les deux précédents FRANKENSTEIN. Alors que les films de James Whale sont centrés sur son humanité fragile, LE FILS DE FRANKENSTEIN en fait une marionnette entre les mains machiavéliques d’Ygor. Le Monstre devient un pantin de chair, privé de la parole, n’esquissant que rarement des gestes laissant transparaître une sensibilité humaine.
Rowland V. Lee a été recruté pour proposer un film fastueux, et LE FILS DE FRANKENSTEIN tient certainement ses promesses. Nous retrouvons les talents classiques de la Universal (dont Jack Pierce aux maquillages et John P. Fulton aux effets spéciaux). De nouveaux décors sont construits, stylisant les intérieurs du château Frankenstein en s’inspirant aussi bien des distorsions de l’expressionnisme allemand que d’un dépouillement géométrique de l’architecture Bauhaus.
Le laboratoire est reconstruit avec de nouvelles machines, dont une plaque à rayons X permettant d’observer que la Créature a déjà pris deux balles d’arme à feu dans le cœur. Ce qui ne l’empêche pas de survivre grâce à sa constitution hors norme ! LE FILS DE FRANKENSTEIN bénéficie d’une excellente photographie en noir et blanc et d’une musique particulièrement soignée.
Son interprétation tire clairement le film vers le haut. Basil Rathbone incarne un Wolf Frankenstein perdant de plus en plus pied, pris entre sa fascination pour la macabre œuvre paternelle et les manipulations d’Ygor.
Auprès de lui, Lionel Atwill est l’inspecteur Krogh, le policier de la région. Il s’est fait arracher un bras dans son enfance par la Créature de Frankenstein, bras remplacé par une prothèse articulée en bois dont il use de façon imaginative pour toutes sortes de tâches du quotidien !
Bela Lugosi brille en particulier dans ce métrage par son incarnation magistrale d’Ygor. Rusé, malicieux, fantasque et cruel, ce personnage hirsute et édenté lui donne l’occasion de donner une de ses plus formidables prestations cinématographiques, aux côtés de celle, également extraordinaire, du Prêcheur de la Loi de L'ÎLE DU DR. MOREAU. Ygor est le vrai cœur du métrage. Karloff, dans le rôle de la Créature, reste une présence toujours imposante et menaçante.
FRANKENSTEIN et LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN brillaient par leur regard humaniste et leur portée universelle. Ce qui leur permettait de transcender leur position de films d’horreur classiques. Sans la présence de James Whale derrière la caméra, LE FILS DE FRANKENSTEIN s’avère un conte d’épouvante macabre, plus sombre, plus effrayant, dans lequel son héros-titre s’égare dans la folie.
Réécrit en cours de tournage, LE FILS DE FRANKENSTEIN souffre dans son dernier acte d’hésitations. Les situations se répètent, le film tâtonne avant d’arriver à son dénouement. Ce dernier est heureusement cinglant et marquant, concluant le métrage sur un moment aussi spectaculaire qu’intense.
S’il n’a pas la stature de chef-d’oeuvre de FRANKENSTEIN et de LA FIANCÉE DE FRANKENSTEIN, LE FILS DE FRANKENSTEIN a la grande qualité de trouver son propre ton, sa propre ambiance et de ne pas être un démarquage servile de ses prédécesseurs. Ambitieux et soigné, il propose une bonne variante du mythe de Frankenstein et permet à Universal de faire repartir d’un bon pied sa série de films de Monstre.
LE FILS DE FRANKENSTEIN est un succès public. Mais, échaudé par le dérapage de son budget, Universal va se montrer moins ambitieux pour ses films suivants. Hormis des exceptions comme LE FANTÔME DE L'OPÉRA de 1943 en Technicolor, ces films seront de plus en plus courts, se verront confier à des réalisateurs peu dépensiers, et recoureront parfois à des stock-shots et autres procédés économiques. La Créature de Frankenstein fera son retour en 1942 dans LE SPECTRE DE FRANKENSTEIN, avec à nouveau Bela Lugosi dans le rôle d’Ygor, et Lionel Atwill, cette fois en scientifique. Moins marquant que ces trois prédécesseurs, il s’agit pourtant d’un film encore réussi.
Enfin, notre texte sur LE FILS DE FRANKENSTEIN ne serait pas complet sans rappeler que ce titre est une influence déterminante pour le classique parodique FRANKENSTEIN JUNIOR de 1974, dans lequel Gene Wilder interprète un savant nettement inspiré du Wolf qu’interprète ici Basil Rathbone !