Envoyé dans le passé, le héros de La Jetée
doit permettre l'ouverture d'un corridor temporel : le futur est la
prison des hommes, qui se retrouvent terrés tels des rats suite
à la troisième guerre mondiale. L'homme qui est choisi
pour cette mission a des facultés de mémoire fortes :
il a en effet été marqué dans son enfance par une
image indélébile

Inutile de s'étendre
en une critique dithyrambique sur le film, tout a déjà
été dit sur ce chef-d'uvre de Chris
Marker, réalisé en 1962. Un film mythique, fondateur
de tout un cinéma, de L'ARMEE
DES DOUZE SINGES de Terry
Gilliam (bien sûr) aux FRISSONS
DE L'ANGOISSE d'Argento
en passant par pléthore de courts-métrages dont LA
JETEE est la matrice unique.

Ovni sans commune mesure
avec la production filmique de son temps, LA JETEE pose les bases
de tout un cinéma de science-fiction : l'épure de son
intrigue, le rythme de son montage évoquent bien sûr 2001,
ODYSSÉE DE L'ESPACE, mais restent rare et profondément
originaux. Les habitants du futur ont le goût suranné des
uvres postérieures de René
Laloux (LA
PLANETE SAUVAGE), et l'esthétique du film est marquée
par l'expressionnisme du début du siècle.

LA JETEE, c'est pour
ceux qui l'ont vu, une présence forte, sonore et visuelle, telle
qu'est l'image du visage de la femme pour le héros. Cette mise
en abyme renforce le propos du film : ce qui arrive au héros
nous arrive aussi en tant que spectateur et nous interroge encore plus
intensément sur le pouvoir de nos propres images fondatrices,
picturales, cinématographiques et sonores. La bande-son, signée
Trevor
Duncan (PLAN
9 FROM OUTER SPACE, FIRE
MAIDENS FROM OUTER SPACE) habite l'espace-temps du film mais
déborde largement de celui-ci, souligne le très riche
texte de Marker,
et les deux fondus avec les images, par la précision et la sécheresse
du montage, forment un autre souvenir qui hante le spectateur.

Mais surtout ce film reste
la plus sûre illustration du thème de l'évanescence
ou de la rémanence des images : quelle est la place de l'image
filmique dans notre mémoire personnelle, collective ? C'est aussi
une interrogation profondément cinématographique sur la
qualité de vision et d'analyse du spectateur, un thème
cher à Dario
Argento, certes, mais qui est la marque d'un cinéma à
la recherche de ses fantômes, de ses doutes et de son histoire
(Eastwood,
cf. JUGE COUPABLE ; Antonioni,
cf. BLOW
UP ; De
Palma, cf. FEMME FATALE
). Pour preuve le seul instant
en mouvement du film, introduisant une extraordinaire tension dans le
flot d'images fixes : le héros vit quelques moments aux côtés
de la femme dont le souvenir du visage le hante depuis son enfance.
Juste avant leur dernière rencontre, ils vivent l'amour et la
femme entre en un mouvement presque imperceptible soutenu par un bruit
violemment strident : c'est un pur moment de suspension dans le temps
(ou plutôt hors du temps, dans l'ailleurs temporel qu'arrive à
inventer le cinéma), tel que celui qui frappe le héros
de LOST
HIGHWAY au fond de sa cellule, un moment de rupture dans le
temps du film, un passage : Chris
Marker arrive avec des outils cinématographiques simples
(montage, fixité, mouvement, bande-son) à tirer au plus
haut le propos de son film, sans débauche d'effet.
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Sous une jaquette
étudiée pour les amateurs de Marker,
qui rend peu hommage à l'héritage SF du film, on retrouve,
outre LA JETEE, SANS SOLEIL, autre monument de Chris
Marker, mais qui par ses thèmes s'éloigne de la ligne
éditoriale du site Internet.

Présentée
dans un format 16/9 (format 1.66 avec des bandes latérales pour
arriver au 1.77), l'image du film est totalement respectée par
cette édition. Le son, mono, reste rêche, fidèle
à notre souvenir, souvent découvert en VHS.

Au niveau des bonus, un petit
effort a été fait sur LA JETEE, mais rien sur SANS
SOLEIL. La bande-annonce de L'ARMEE
DES DOUZE SINGES, le clip "Jump They Say" de
David Bowie (commenté par Luc Lagier, dans un extrait de son
émission Court-Circuit), font écho au film comme pour
en tracer une filiation nécessairement tronquée.

Un portrait de Chris
Marker diffusé sur Channel Four d'une dizaine de minutes
complète ces quelques minutes supplémentaires de façon
sobre et arty. Le véritable
effort éditorial réside plus dans le livret bilingue de
32 pages présentant photos extraites des films et complémentaires,
et le merveilleux texte-commentaire du film.

Il est enfin possible de
voir LA JETEE en DVD : il existait auparavant une version Zone
1 du film sur une compilation U.S. de courts métrages. Voilà
le disque qui rend hommage à ce chef-d'uvre ; dommage qu'il
nous laisse sur notre faim quant aux commentaires et autres bonus divers
souhaités pour appréhender le contexte du film, pour comprendre
plus profondément Chris
Marker : il faut dire que l'homme est avare (c'est un euphémisme)
de ces cadeaux faits à ses spectateurs. Le film est tellement
indispensable qu'on oubliera vite ces regrets.
Jérôme
Peyrel

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