Une brutale vague de meurtres s'abat sur la ville de Turin. Tout porte
à croire qu'ils sont l'uvre d'un célèbre
serial killer : le "nain assassin" (? ? ?). Seul problème,
ce nain tueur a déjà été identifié
comme étant mort quelque dix-sept ans auparavant. Qui est donc
le coupable ? Un copycat, un fantôme
A moins que le meurtrier
soit finalement toujours en vie ? Alors que la police piétine,
Giacomo (qui assista, enfant, au meurtre de sa mère par le nain)
vient retrouver l'inspecteur Moretti (Max
von Sydow), aujourd'hui à la retraite, après avoir
été à l'époque chargé de l'enquête.
De cette alliance improvisée, les deux hommes vont redoubler
d'ingéniosité pour découvrir l'identité
du mystérieux tueur.

Depuis le début des
années 80, l'attente d'un nouveau film de Dario
Argento fait simultanément valeur d'excitation et d'intense
appréhension. Il faut être honnête, si l'homme a
révolutionné le genre (et le cinéma tout court)
avec des uvres aussi extraordinaires que SUSPIRIA
ou LES
FRISSONS DE L'ANGOISSE, l'auteur n'a cessé de décevoir
à partir de TENEBRES
(qui malgré un mauvais vieillissement, fait encore figure pour
certains de dernier "grand" Argento).
PHENOMENA,
OPERA,
DEUX YEUX MALEFIQUES,
TRAUMA,
autant de films ambitieux mais malheureusement ratés compte tenu
du talent du monsieur. Inlassablement, la question qui fâche revenait
sur le tapis : Argento
a-t-il définitivement perdu le "Mojo" ?

La récente intronisation
d'Argento en
tant qu'"auteur" prête encore plus à confusion.
Bousculés entre les rétrospectives et les hommages, tous
les films du cinéaste se mélangent sous l'épithète
de classiques indiscutables. Pour ne rien arranger, Argento
encense plus que de raison ses uvres litigieuses, au point de
déclarer sans friser de l'il qu'OPERA
est son meilleur film !
Et que les critiques éreintantes
de l'époque n'avaient tout simplement pas perçu les qualités
de ce chef d'uvre en avance sur son temps ! Heureusement, la sortie
en 96 du SYNDROME
DE STENDHAL vient remettre tout le monde d'accord. Sans être
une uvre majeure, le film se montrait puissant et inventif, Argento
y expérimentant des figures magistralement sadiques sur sa propre
fille Asia. Mais
pour tous ceux qui crièrent trop vite à la résurrection
d'un cinéaste génial, la chute fut d'autant plus rude
avec la sortie du FANTOME
DE L'OPERA, énième version du classique de Gaston
Leroux et objectivement le film le plus raté de son auteur.

Son dernier opus, LE SANG
DES INNOCENTS, ne va donc pas manquer d'être pris en indicateur
de la santé du cinéaste, et accessoirement de nouveau
point de départ (si le pari est réussi) à une filmographie
qui vivote depuis maintenant vingt ans. Conscient de cet état
de fait, Argento
décide donc avec ce film de retourner aux sources de son inspiration,
c'est-à-dire le giallo pur et dur dont le réalisateur
avait déjà livré la quintessence avec LES
FRISSONS DE L'ANGOISSE. Tueur mystérieux, héros
improvisé en détective car témoin malgré
lui de la clef de l'énigme, meurtres sophistiqués et hyper
sadiques, mise en scène à la fois complexe et élégante
Même les Goblin (responsables
des musiques parmi les plus marquantes du genre) se sont reformés
à l'occasion du SANG DES INNOCENTS. Rien n'a donc été
laissé au hasard pour reconquérir les cinéphiles
déçus par l'accumulation d'opus faiblards, encore faut-il
que l'inspiration soit toujours au rendez-vous.

Un peu à la manière
de SUSPIRIA
(mais est-ce un hasard ?), LE SANG DES INNOCENTS s'ouvre d'emblée
sur un double meurtre posant en parallèle les fondations de l'intrigue
et surtout l'ambiance du film : une prostituée s'enfuit de la
maison d'un client un peu trop pervers en emportant par mégarde
des documents démontrant que ce même client est un odieux
tueur en série. Seule au beau milieu d'un train de nuit, elle
se fera inévitablement rattraper par le meurtrier, après
un terrible jeu de cache-cache entre les wagons déserts. Un sort
tout aussi tragique attendra l'amie de la jeune femme venue l'accueillir
sur le quai de gare.

Autant être clair tout
de suite, cette première séquence est absolument époustouflante.
Etirée sur une vingtaine de minutes qui défilent à
vitesse grand V, cette scène fait preuve d'une maîtrise
que l'on n'avait pas retrouvée depuis les uvres de gloire
d'Argento. Même
si le contexte n'est pas fantastique, le cinéaste déploie
immédiatement une ambiance extrêmement oppressante liée
à l'omniprésence de son mystérieux tueur. La sophistication
de la mise en scène atteint ici des sommets, surtout qu'Argento
a littéralement refusé de tourner dans un décor
mais bel et bien dans un véritable train. Une prise de position
risquée techniquement, transcendée par une ingéniosité
sans borne. Bref, un moment de bravoure qui va ni plus ni moins rejoindre
immédiatement les temps forts de la carrière d'Argento.
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Nous voilà
donc rassurés, notre vieux maître n'est pas encore tout
à fait gâteux !
Bien qu'il se fatigue un peu trop
vite. Passée la magie du préambule, LE SANG DES INNOCENTS
se révèle encore trop mitigé pour tenir cet exceptionnel
niveau d'inspiration, comme si Argento
avait tout consumé sur cette première scène. Sans
tomber dans la médiocrité, le film devient vite un peu
trop routinier pour emporter totalement l'adhésion (à
noter que le titre français s'écarte complètement
du sens original du titre, NON HO SONNO, que l'on pourrait traduire
par "Je n'ai pas sommeil" en référence à
l'insomnie chronique du personnage principal). Premier problème,
la mise en scène d'Argento
est très inégale, passant du pilote automatique pour les
scènes de dialogues à quelques sursauts plus créatifs
lors des séquences de meurtres. D'une brutalité hors normes,
même pour Argento,
ces séquences de meurtres sont malheureusement beaucoup trop
brèves pour que s'installe à nouveau l'inspiration du
préambule. Deuxième problème, le cinéaste
cède ici aux sirènes de l'auto-citation, qu'elle soit
narrative ou formelle, reprenant entièrement des pans entiers
de ses uvres de gloire : l'enfant témoin d'un meurtre,
le trauma lié à une comptine, les yeux du tueur luisant
dans la nuit, la victime que l'on exécute en lui cassant les
dents
On a vite l'impression d'assister à un best of d'un
auteur qui donne plus l'impression de se plagier qu'autre chose (on
est loin de la décontraction de John
Carpenter sur une attitude similaire avec GHOST
OF MARS).

Ce retour aux sources est
donc à double tranchant pour Argento.
D'une part il met le spectateur fidèle en confiance pour lui
livrer une poignée de scènes exceptionnelles, d'autre
part il place le cinéaste dans la position encore peu envieuse
de l'auteur courrant après une inspiration qu'il peine à
rassembler
A moins que le giallo se montre tout simplement un
espace créatif trop limité pour être décliné
indéfiniment ? On oublie trop vite que le revival du slasher
made in Kevin Williamson
(SCREAM,
SOUVIENS-TOI
L'ETE DERNIER et la foule de clones qui ont suivi) s'est plus
que copieusement servi dans les thrillers italiens, notamment dans son
systématisme à trouver une identité alambiquée
à un tueur mystérieux. Les ficelles du "whodunit"
se sont ainsi particulièrement usées durant ces dernières
années, rendant la tache d'autant plus ardue à un réalisateur
soucieux de surprendre son spectateur. La résolution de l'énigme
du SANG DES INNOCENTS risque donc d'en blaser ainsi plus d'un,
l'identité du tueur ainsi que sa motivation n'ayant rien de révolutionnaire.
Reste que cela n'a pas l'air de refroidir Argento
qui déclare à tout rompre que LE SANG DES INNOCENTS
sera le premier volet d'une nouvelle trilogie de gialli, en référence
à la trilogie des animaux qui ouvrait sa carrière. On
attend la suite avec un sentiment mêlé d'excitation et
d'appréhension

Le DVD que nous avons entre
les mains est un disque locatif, soit le seul moyen de voir le film
en Zone 2 français jusqu'à présent. La mise en
place d'une édition à la vente reste encore à ce
jour cantonnée dans un flou artistique, mais semble malgré
tout confirmée, puisque la bande-annonce du film figurait dans
la récente édition de MES
CHERS VOISINS de Alex
de la Iglesia. L'image du disque est de bonne tenue, sans soucis
particuliers. Concernant la configuration audio, vous pourrez choisir
de suivre le film en Dolby Digital 5.1 en français et en italien,
mais seulement en Stéréo Surround en anglais. A noter
que le film fut tourné en anglais, puis entièrement post-synchronisé
(dans la grande tradition du cinéma italien) à l'exception
des lignes de Max
von Sydow qui sont enregistrées en son direct. Bref, quelle
que soit la piste audio choisie, vous tomberez donc systématiquement
sur un doublage (et de qualité moyenne quelle que soit la langue).
Restent les bonus qui, comme souvent sur les disques locatifs, se limitent
à la bande-annonce en version originale ou française.

Dario
Argento est-il encore un auteur majeur du fantastique ou bien l'ombre
d'un cinéaste autrefois illuminé d'inspiration ? Si le
très raté FANTOME
DE L'OPERA avait laissé le débat dans le camp
des "anti", LE SANG DES INNOCENTS vient remettre les
opinions à plat. Bien que bourré de défauts, le
film témoigne de la santé (en partie) retrouvée
de son auteur via des séquences à couper le souffle. On
pense surtout à l'ouverture du film, vingt minutes ininterrompues
de maestria qui justifient à elles seules la vision du titre
et la réhabilitation d'un cinéaste souffrant d'inégalité
depuis les années 80.
Eric
Dinkian

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