Votre
présence physique est impressionnante. Mais votre voix, la façon
dont vous parlez et hurlez est très étonnante. Comment avez-vous
travaillé le "son" de votre personnage ?
J'ai imaginé comment la gorge, les poumons
et l’organe vocal humain se transformeraient lentement et péniblement
en métal. Quand nous avons fait l'enregistrement des voix après
le tournage, je prenais également des positions physiques appropriées
qui modifiaient mon parler. Mais il y a aussi une grosse partie technique
qui relève du travail de Tsukamoto.
Il n'y avait aucun son (définitif) enregistré sur le plateau,
tout a été fait après que le film soit monté.
Nous nous sommes rendus dans un studio et chaque acteur a dû refaire
ses lignes de dialogues. C’était assez difficile car le temps avait
passé et nous n’étions plus dans l’ambiance de la scène
au moment où nous l’avions tournée. La post-synchronisation
a été très pénible et a mis du temps à
s’achever. Tsukamoto
a ensuite travaillé avec l'ingénieur du son pour rendre ma voix
de plus en plus métallique au fur et à mesure que la transformation
progresse. J'ai entendu dire que par moments mes voix avaient été
réenregistrées depuis l’intérieur d’un seau en métal,
et à d’autres, tempérées avec des méthodes analogues.
Presque tous les films de Tsukamoto
ont été faits de cette manière, avec une post-synchronisation
des dialogues à 100% après le tournage.
Shinya
Tsukamoto est le réalisateur mais aussi votre partenaire en
tant qu’acteur. Comment ont été vos relations ?
Si vous regardez le film et le décomposez
scène par scène, Anthony et Yatsu (moi et Tsukamoto)
ne sommes dans le même plan que pour une scène. Mon interaction
avec lui a donc été très réduite. Dès que
le film coupait sur moi, Tsukamoto
reprenait la caméra pour tourner. Il était réalisateur
mais également cadreur, il réglait les lumières et il
sculptait même mes masques. Point par point, ce film a été
fait des propres mains de Tsukamoto.
Si vous avez vu ses films et si vous l’avez vu jouer dans d'autres projets,
alors je pense que vous aurez une bonne idée de sa personne. Parfois
il était facilement satisfait avec une prise, et d'autres fois nous
devions refaire la même séquence maintes et maintes fois pendant
des heures. Je n’arrivais jamais à déterminer ce qui faisait
la différence dans son esprit, mais le plus souvent il est très
intransigeant sur les petits détails. J'estimais avoir une bonne idée
de la direction où il voulait aller donc il m'a laissé la liberté
de créer et modifier mon rôle comme je le désirais.
La métamorphose d’Anthony est extrême. Est-ce
que c’était difficile de jouer avec le maquillage qui semble encombrant ?
J'aime vraiment pouvoir me transformer en quelque
chose de complètement différent de moi-même. J'ai toujours
admiré les acteurs qui, à chaque film, sont à peine reconnaissables
tellement ils sont différents de ce que nous connaissons déjà
d’eux. De ce fait, j'ai attendu avec impatience les divers maquillages mais
ils étaient souvent très pénibles à porter. Tsukamoto
voulait qu’il y ait en permanence une personne des effets spéciaux
durant les neuf mois du tournage. Il a donc décidé d'employer
une fille fraîchement sortie de l'école de maquillage. Elle avait
les bases du métier mais pas les années d'expériences
professionnelles pour asseoir cette connaissance. Du coup, les masques n’étaient
jamais tout à fait bien adaptés, souvent trop serrés,
à tel point que j’avais l’impression de porter sur la tête un
objet de torture médiévale. Avec le temps, elle apprenait de
ses erreurs et trouvait de meilleures méthodes pour fabriquer les masques.
Le point positif est que j’ai pu utiliser ça pour mon jeu. Anthony
souffrait et je souffrais moi-même aussi. Je me suis même parfois
demandé si Tsukamoto
ne créait pas ce genre d’outils de torture dans le but de rendre le
jeu d’acteur authentique. Au final, les effets spéciaux m’ont aidé
à entrer dans la peau de Tetsuo sans avoir à tout miser sur
l’imagination.
Visionner TETSUO: THE BULLET MAN
est une expérience viscérale. Les mouvements de caméra,
le montage et l’univers sonore participent beaucoup à l’expérience
du film. En tant que comédien sur le plateau, vous imaginiez-vous comment
seraient les séquences une fois totalement finalisées ?
Tsukamoto
avait créé un book de ses concepts, avec une collection d'images
et de peintures qui l'ont influencé. Il avait fait des dessins fabuleux
de ses concepts qui détaillaient les diverses phases de Tetsuo. Pendant
le tournage, je regardais bien sûr les rushes de ce que nous avions
tourné. J'avais une idée sommaire du rendu visuel qu'il recherchait
mais j'essayais de toujours rester proche de ses croquis. Pour la bande sonore,
je n'avais aucune idée et j'étais très curieux d’entendre
la musique. En tout cas, le film a été monté sous deux
ou trois versions pour arriver au TETSUO: THE BULLET MAN
final que vous avez vu. Maintenant qu’il est terminé, je vois le film
pour ce qu’il est. Je pense que seul Tsukamoto
pouvait le prévisualiser. Un film c’est un développement organique
qui enfle lors de nombreuses étapes tout au long de sa fabrication.
Le film est bourré de séquences incroyables.
Ma préférée est cette fusillade insensée entre vous
et les soldats dans la maison. Comment s’est construite cette scène ?
Cette scène a été tournée
sur trois semaines et demie. J'étais excité à l’idée
de faire des cascades câblées, lorsque je saute du plafond vers
les soldats. Tsukamoto
savait que la scène serait filmée dans un couloir étroit,
hors le couloir de sa maison menant aux toilettes était de la même
taille. Assis sur ses toilettes, il imaginait comment il filmerait la scène.
Il était souvent laborieux d'obtenir la synchronisation parfaite entre
mes mouvements, les effets combinés de fumée et d’explosions
et les mouvements de caméra.
Vous voyez parfois des étincelles voler
de mon corps quand je suis frappé par les balles. La première
fois que nous avons fait cet effet, ils ont trafiqué ma veste habituelle
de costume et j'ai vu environ trente fils en descendre. Ils étaient
collés de manière fragile avec du ruban adhésif. J'ai
enfilé la veste et cette masse énorme de fils courait sur mes
jambes à l’intérieur du pantalon, et ils l’ont branché
directement au mur. OK ! Enfant aux Etats-Unis, on nous disait toujours
que l'électricité était très dangereuse. Un ami
électricien m'a dit que la plupart des morts par électrocution
sont des gens qui s’amusent avec leurs appareils électriques dans leurs
maisons. L’équipe avait trouvé sur Internet comment obtenir
l'effet d'étincelle (perso, je suis tout à fait sûr que
ce n’était pas prévu pour être placé sur le corps
humain). Je leur ai dit "Vous savez, ce n’est pas grave si je meurs en
faisant Tetsuo, pas de soucis. Mais vous serez obligés de trouver un
autre acteur et vous aurez des problèmes de raccord". Quelques
jours plus tard ils avaient préparé un costume en caoutchouc
que je porterais sous la veste à étincelles.
Tomoro
Taguchi (l’acteur principal des deux premiers TETSUO)
fait une apparition dans le film. Est-ce qu’il vous a donné des conseils
pour interpréter le nouveau TETSUO ?
Aucun, malheureusement, car je ne l'ai rencontré
que beaucoup plus tard, après que le film soit terminé. Nous
avons débattu pour savoir quel tournage était le plus douloureux.
Taguchi disait que
c’était le sien parce que Tsukamoto
avait attaché des morceaux de métal avec du ruban adhésif
directement sur son visage pour faire les masques. Je n’étais pas d’accord
car, comme Tsukamoto
a tourné TETSUO 3 en numérique. Il filmait des heures
et des heures durant parce qu'il n'était pas limité en pellicule
comme c’était le cas pour les premier TETSUO. Peut-être
que les douleurs de Taguchi
étaient plus intenses mais les miennes ont été étirées
sur de plus longues périodes.
TETSUO :
THE BULLET MAN vient juste de sortir au cinéma au Japon. Comment a-t-il
été reçu par le public ?
C’était génial. Les japonais
sont très enthousiastes et le film a eu une grande couverture médiatique ;
bien que les gens se plaignent parfois que le film leur agresse les oreilles.
C'est aussi parce que Tsukamoto
monte le volume au maximum dans les cinémas. Le film est projeté avec le son beaucoup plus fort que la moyenne. A New York, quand nous avons montré
le film au festival de Tribeca, lors de notre première nord-américaine,
nous avons explosé les haut-parleurs. Si à l’occasion vous regardez
le film en DVD, assurez-vous de bien monter le son pour voir le film. Car
c’est ainsi qu’il a été pensé.
Quels sont vos projets maintenant ?
J'ai eu beaucoup de chance d’avoir emprunté
un chemin que personne n’avait encore foulé et je souhaite continuer
dans cet état d’esprit. J’aspire à construire une carrière
internationale. Je voudrais apparaître dans des films aux USA, en Europe
et dans d’autres pays d’Asie. Côté photographie, je viens juste
de commencer une nouvelle série pour une exposition qui se tiendra
à Nîmes en 2011.