3. Interview - Partie 2 (texte)

Quels sont les maquilleurs que vous préférez ? Qui sont, ou qui ont été vos modèles ?

A. K. : Dick Smith c'est un peu le père des effets spéciaux de maquillage. C'est quand même lui qui a quasiment tout inventé, il a posé les bases. Il est toujours en vie, il doit avoir 86 ans. Je lui avais envoyé un petit message. Il m'avait répondu par mail d'ailleurs, un truc très sympa sur mon boulot, ça fait plaisir. Et puis après moi j'aime beaucoup Rick Baker. Dans les maquilleurs du moment, j'aime bien Kazuhiro Tsuji, qui est en fait l'assistant de Baker. Il y a Steve Wang aussi que j'aime bien. Il a une démarche très personnelle, un style qu'il a mis au point au fil des années. Par exemple il copie beaucoup les écorces d'arbres, ou les choses comme ça. Il ne fait pas forcément des textures de peau qui ressemblent à de la peau. Je trouve ça intéressant. Qui d'autres ? Ah, pour parler des français, j'aime ce que fait Denis Gastou, qui travaille avec Spada. Denis Gastou a un style très particulier aussi, que j'aime beaucoup.

F. B. : Alors moi, comme j'étais un peu plus dans le gore étant jeune, j'étais assez fan de Tom Savini. Je crois que j'avais du voir VENDREDI 13 (de Sean S. Cunningham), quand j'avais 13/14 ans, et y avait une scène particulière qui m'avait bien plu. C'était la scène de la douche avec la nana qui se prend la hache dans la gueule et j'avais trouvé ça beau, esthétiquement. Après j'ai commencé à voir un peu aussi les autres films qu'avait fait Tom Savini. LE JOUR DES MORTS-VIVANTS (de Georges Romero) était pas mal aussi dans le style. Il reste, je trouve, un des meilleurs films de zombis, même un des meilleurs films de Romero. Donc ça, c'était ma période un peu gore, c'est ce qui m'a amené un petit peu aussi à ça. Après j'ai pris connaissance d'autres personnes, je suis allé un peu plus loin que ça. C'est pareil, Dick Smith…

A. K. : Ceci dit Tom Savini, même si ce n'est pas un grand maquilleur, pour l'époque, il a fait quand même des effets spéciaux qui marchent encore. C'est Benoît qui me racontait qu'il avait bossé sur un film avec lui qui se tournait en France, MISTER STITCH (de Roger Avary), avec un fabuleux maquillage... (sourire)… En fait, c'est un magicien le mec. Il faisait des espèces de petits tours de magie sur le plateau. Il détourne l'attention du spectateur sur un truc pour pouvoir placer son effet. C'est comme un égorgement en fait, c'est-à-dire que même si vous n'avez pas de super raccords, le regard est quand même attiré par le sang qui coule. Si vous regardez les magiciens, ils détournent toujours l'attention à un moment donné pour pouvoir faire leurs manips avec les mains, et hop ! C'est ça, Tom Savini était super fort là dedans.

F. B. : Oui, on est plus attiré par l'effet que le maquillage en lui-même. Il était plus dans ce genre de choses. Moi après, pareil, Dick Smith, et Rick Baker aussi. Ce sont les mecs qui ont fait avancer les choses à ce moment-là. C'était les années 80, là où il y a eu la plus grande révolution du maquillage. C'est vrai qu'après, dans les années 90, la synthèse a commencé à arriver au cinéma.

A. K. : Ils s'en sont servis, ces mecs là, de la synthèse puisque sur PROFESSEUR FOLDINGUE (de Tom Shadyac), ils ont effacé des raccords numériquement. Je crois que c'est un des premiers films où ils effaçaient des trucs.

F. B. : Oui, c'est pas si vieux que ça, c'est milieu des années 90, à peu près (NDLR : 1996 exactement).

Par rapport à ce que vous pouvez voir en tant que spectateurs, quels vos derniers gros coups de cœur en terme d'effets spéciaux dans le cinéma relativement récent ?

F. B. : Moi j'avais eu un gros coup de cœur, c'est toujours mon petit côté fan de gore, pour IRREVERSIBLE de Gaspar Noé. La scène de l'extincteur qui mélangeait justement maquillage et synthèse. Je trouve que c'est un beau mariage de ces deux métiers. Je trouve que la scène est très, très réussie.

A. K. : Et puis quand il se fait frotter la tête sur le sol…

F. B. : Alors ça, c'est DOBERMANN (de Jan Kounen).

A. K. : DOBERMANN ! Pardon, je suis moins cinéphile que Fred.

F. B. : Oui, ça c'est DOBERMANN. Mais dans cette scène là, il n'y a pas de synthèse.

A. K. : Non y a pas de synthèse, mais le truc était malin. Je ne sais pas si c'était du maquillage ou si c'était le sol qui était parterre qui tournait.

F. B. : Ils avaient utilisé le comédien et une réplique de la tête du comédien un peu arrachée sur le côté. Ils avaient fait des plans rapprochés, avec le comédien et le tapis qui défile en dessous. Les scènes de voiture avec un mannequin qu'ils poussaient avec la tête pour la frotter sur le sol. Dans le montage ils ont réussi à faire un truc qui marche très, très bien aussi. C'est une belle scène d'ailleurs. Enfin je me comprends, beau dans ce genre de choses…

A. K. : Et bien moi, je ne vais pas être original mais c'est un maquillage de Kazuhiro. C'était pour Rick Baker qu'il a fait ça. C'était le dernier Eddie Murphy où il est en Chinois (NDLR : NORBIT de Brian Robbins). Il joue un personnage de Chinois de 45 ans et ensuite de 70. Donc il y a deux étapes, une plus jeune et une un peu plus vieux. C'est ça que j'aime beaucoup dans le maquillage, c'est plus les effets de transformation. J'aime bien les vieillissements. Il y avait un truc quand j'étais gamin qui m'avait super impressionné, c'était UN PRINCE A NEW-YORK (de John Landis) où Eddie Murphy est transformé en vieux juif blanc. C'était de la mousse de latex à l'époque, et il est vachement bien le maquillage. Le personnage existe, on ne se pose pas la question de savoir si c'est un mec maquillé. Des fois dans ce genre de maquillage là, c'est toujours un peu cartoon. Il y a toujours un petit côté irréaliste. Mais celui-là ça marche. C'est vachement bien. C'est mon maquillage préféré, celui-là, de tous.

Avez-vous des anecdotes un peu rocambolesques de maquillages en plateau à nous raconter ?

A. K. : J'avais bossé sur FUREUR (de Karim Dridi). C'était Emmanuel Pitois qui était responsable des maquillages, mais c'est moi qui allais sur le plateau. Le dernier jour, c'était en été, j'avais posé des prothèses en gélatine car le mec était censé avoir un hématome. C'était une prothèse d'un gonflement. Les mecs se sont castagnés toute la nuit avec les prothèses en gélatine sur le visage, en haut d'une tour dans le 13ème arrondissement, au mois de juillet. Donc ils étaient dégueulasses et suintants, et j'avais dit à la fin que c'était plus filmable, s'ils pouvaient mettre une ombre ou un truc comme ça. Parce que le problème de la gélatine c'est que ça fond au bout d'un moment. C'est à base d'eau, c'est organique et ça fond. Mais ils l'ont filmé quand même et ils l'ont monté, c'est un des derniers plans du film. C'est cadré en plein écran avec le mec qui a son pauvre bout de prothèse... Mais bon, ce sont des choses qui arrivent. C'était peut-être pas une bonne solution d'utiliser une prothèse en gélatine dans des conditions comme ça. Sur ce film là, il y avait aussi une comédienne Chinoise (NDLR : Yu Nan, aperçu depuis dans SPEED RACER des frères Wachowski) qui avait également une cicatrice en gélatine sur le torse. La nana faisait l'amour avec Samuel Le Bihan, donc ils se frottaient, ça ressemblait à rien… Ca, ça n'a pas été monté par contre. Le problème, et c'est normal, c'est qu'ils font les masters donc les plans d'ensemble au départ, puis ils font les plans serrés à la fin de la journée. C'est toujours à ce moment là où le maquillage ne ressemble à rien. C'est à ce moment là que ça devient bricolo et qu'il faut faire avec.

F. B. : Moi je me souviens d'un cadavre que j'avais fait pour un film sur la guerre d'Algérie. C'était un personnage qui avait été dans l'histoire molesté. On lui avait coupé le sexe, il était égorgé. on l'avait accroché à un poteau avec des fils barbelés qui lui tiennent le bras pour qu'il fasse un salut militaire. Une fois arrivé là-bas avec le cadavre, on m'a demandé de remettre un sexe parce qu'ils ne voulaient plus montrer de chose gore. Le problème était que je n'avais plus tout le confort de l'atelier pour refaire les choses. Donc j'ai tout refait sur place. J'ai refait un sexe, j'ai effacé l'égorgement donc j'ai redescendu un peu la tête. Donc au final ça fait quelque chose qui devient de plus en plus bricolo. Ensuite, arrivé sur le plateau : j'avais mis un sexe, ils le recachent avec une pancarte ! Toutes les parties que j'avais rebidouillées en fait. Ca s'y prêtait bien par rapport au contexte donc j'ai mis des saloperies, de la terre, comme il avait été traîné. Je me suis un peu débrouillé comme ça. Donc un truc sur lequel on prend du temps à faire les choses, à essayer de les faire bien et, comme on dit tout le temps, ça finit toujours bricolo. Finalement il faut avoir un peu le sens du système D, de pouvoir être très spontané quand il y a des choses à refaire sur place. En plus avec l'expérience on le sait que ça finit bricolo maintenant, même si on s'attarde vraiment sur les choses. Il faut pouvoir spontanément changer les choses assez rapidement.

A. K. : Ah moi, dernièrement, j'en ai une sur LES DEUX MONDES. Michel Duchaussoy est rasé dans le film. Ils ont fait des retakes deux à trois semaines après, donc il avait les cheveux qui avaient repoussés et il fallait lui camoufler ça. C'est une personne d'un certain âge, il a la peau qui est moins tendue qu'une personne plus jeune, surtout derrière. Et les faux crânes derrière, c'est toujours un peu gênant et on avait quand même dit aux gens de ne pas filmer le truc forcément de dos. Ca marchait moins de dos. Et ils l'ont filmé essentiellement de dos. Ceci dit, j'ai vu le film, ça marche. Même de dos, ça marche. Etonnamment... Mais c'est parce que j'avais demandé à Michel Duchaussoy de ne pas forcément avoir des mouvements de têtes trop brusques dans son jeu. Il faisait super attention. C'est bien quand vous avez des gens qui vous aident aussi, ça arrive. Mais c'est marrant, vous dites : "non pas de dos", et c'est à 80 % de dos. Mais ça, ça arrive tout le temps.

F. B. : Un peu plus récemment, sur une série télé. J'étais descendu pour une journée, pour faire un maquillage sur une fille retrouvée dans un canal. Je crois que dans les flash-back, elle s'était pris un coup de taille haie sur le visage. Dans l'eau, ils la retrouvent trois semaines plus tard. On avait éliminé tout ce qui était gonflement du corps, ce qui restait c'était surtout les traces sur le visage. La veille je parle avec le réalisateur, et les gens un peu concernés, de ce qu'on voulait exactement. Bon, on se met d'accord, on voudrait ça de telle manière. Le lendemain matin j'arrive, je fais mon maquillage, ça dure à peu près deux à trois heures. J'amène la comédienne sur le plateau et, tout d'un coup, j'ai une personne qui déboule sur le plateau. Je ne sais pas qui c'est, je ne l'ai pas vue la veille. Et elle me dit : "mais c'est absolument pas ce que je voulais, qu'est-ce que c'est que ça ?". Tout le monde se barre tout d'un coup. Je vais voir le réalisateur en disant : "mais, on avait convenu ça", et je me suis aperçu que finalement, il n'avait pas de pouvoir puisque c'était la productrice et le scénariste qui dirigeait le truc. C'était un problème de communication. Donc la petite anecdote c'est que j'ai refait en dix minutes ce que j'ai fait en deux heures et demi. Ca ce sont des choses qui peuvent arriver un peu plus souvent. Ca a fini, comme ça a fini. Ca passe à l'écran. Mais il y a toujours quand même ces moments où, franchement, on est mal. Tout d'un coup c'est l'angoisse. Et puis bon, faut y aller quand même, on ne peut pas arrêter le tournage. Au final, ça finit bien, ouf, et on est content de la fin de journée. Surtout, et on se dit que le contrat est rempli parce qu'on n'a pas arrêter le tournage.

A. K. : J'en ai une autre. C'était sur le téléfilm DOLMEN. C'était Benoît qui était responsable de ce boulot là. J'ai collé une gorge tranchée sur le papa de Lambert Wilson (NDLR : Georges Wilson). Il y avait une loge prévue dans le village. Donc on va dans cette petite loge et je devais faire le maquillage là-bas. Arrivés au village, il y avait une panne d'électricité. A 6 heures du matin on ne voyait rien ! On a été obligés de retourner à l'hôtel, qui était à 30 minutes du village. Déjà, tout ça bouffe une heure de prépa. Donc on a été obligés de retourner à l'hôtel et je l'ai maquillé avec juste une lampe de chevet. Au lieu d'avoir une heure et demie ou deux heures pour faire le truc, j'ai eu 45 minutes. Voilà, ça arrive aussi…

Quel projet ou quel effet aimeriez vraiment faire un jour ?

F. B. : Un film de guerre !

A. K. : Un film de guerre, c'est vrai que c'est bien. Moi je ne suis pas un fan de gore mais je trouve que dans un film de guerre ça justifie un peu le gore.

F. B. : Et puis c'est un film d'époque aussi !

A. K. : C'est un film d'époque, c'est historique. Moi j'aime bien l'histoire.

F. B. : Même sans parler de gore, y a d'autres choses.

A. K. : Oui y a d'autres choses... Y a des effets, puisque là on parle d'effets.

F. B. : Sur toute la durée d'un film comme ça, il pourrait y avoir tellement de choses à faire... D'ailleurs on en attend un, entre guillemets.

A. K. : Moi j'aimerais bien faire un truc avec des transformations, ou des vieillissements un peu poussés. Et surtout avoir un peu le temps quand même. Pas forcément 6 mois, mais un bon mois et demi ou deux mois de prépa. Moi j'aimerais bien ça. Les transformations, c'est cool !

RECHERCHE
Mon compte
Se connecter

S'inscrire

Index
Dossier réalisé par
Eric Dinkian
Remerciements
Frédéric Balmer et Alexis Kinebanyan