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Critique du film
KARUPPU 2026

 

Très malade, Binu a besoin d’une transplantation du foie. Son père a réuni les bijoux en or de la famille et ils font tous les deux le voyage en train pour vendre les bijoux et se rendre dans un hôpital à Chennai. Lors d’une halte de nuit, ils descendent du train et le sac contenant les bijoux est dérobé par des malfrats. Démarre alors, pour les deux protagonistes, un parcours du combattant dans un système judiciaire totalement corrompu. Face à cette situation, le dernier espoir est de se tourner vers la divinité locale de la justice : KARUPPU.

Le réalisateur de KARUPPU n’a pas un parcours traditionnel dans le cinéma tamoul. Originaire d’un milieu modeste, il débute des études en informatique puis en journalisme. Bien que son intention soit de travailler dans la presse écrite, il arrête ses études et devient «Radio Jockey». Ce terme qui désigne les animateurs radio s’imprimera sur son nom puisqu’il est alors nommé RJ Balaji (de son vrai nom Balaji Patturaj). La radio lui donne une grande notoriété et le monde du cinéma commence à s’intéresser à lui. Il devient d’abord dialoguiste puis acteur. Ne voulant pas s’enfermer dans l’image de simple humoriste, il signe un premier scénario puis un second qu’il co-réalise : MOOKUTHI AMMAN. Il y est question d’un journaliste qui veut démasquer de faux gourous. N’y arrivant pas seul, une déesse va venir l’aider. Ce premier film n’est pas sans rappeler KARUPPU en brassant contexte social et divinité. Entre les deux, il proposera une comédie dramatique : VEETLA VISHESHAM.

KARUPPU est donc le troisième long-métrage de RJ Balaji. S’il est derrière la caméra, il se donne également l’un des rôles principaux comme dans ses précédents films. Il n’est pourtant pas le héros et il n’a jamais été question qu’il le soit pour KARUPPU. A l’origine, il présente le projet à Vijay, la superstar tamoule. Le film est pensé pour lui. L’acteur est intéressé mais il s’engage en politique et délaisse le projet. RJ Balaji se reporte donc sur l’autre poids-lourd de Kollywood : Suriya ! Le film devient d’ailleurs un petit évènement puisqu’il est annoncé comme le grand retour de l’acteur après une dizaine d’années en demi-teinte commerciale. D’autant que le comédien va donner la réplique à l’immense star féminine du cinéma tamoul depuis plus de 20 ans, Trisha Krishnan. Fait plutôt intéressant, contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’intrigue du film ne développera pas de romance. Ce qui intéresse RJ Balaji, c’est de mettre en avant la corruption endémique qui sévit à tous les étages du système judiciaire du pays (même s’il assure dans une phrase d’annonce au tout début du film, qu’il ne s’agit ici que de fiction et que le film n’a pas vocation à s’attaquer au très respecté système judiciaire indien). Dans le film, pourrie jusqu’à l’os, la justice n’est plus qu’une question d’argent dont font les frais les plus démunis. Le sujet n’est pas nouveau et s’avère récurrent dans le cinéma tamoul depuis une trentaine d’années. Une autre thématique se fait de plus en plus présente, celle des agressions sexuelles et les difficultés des victimes à être reconnues. RJ Balaji fait dans le cinéma de divertissement mais apporte une critique sociale. C’est pourtant RJ Balaji qui va représenter l’un des instruments les plus corrompus de la justice. Sous ses airs de héros, il organise de véritables rackets judiciaires portés par une armée d’avocats tout aussi véreux que lui. La première partie du film est d’ailleurs assez sombre dans ce qu’elle raconte. Le parcours du père de Binu, interprété avec beaucoup de justesse par Indrans, est terrifiant. Porté par l’espoir de sauver sa fille, il accepte son exploitation car il n’a aucune autre solution. Désespéré, celui-ci se tourne vers l’autel de KARUPPU devant le tribunal et adresse une prière au dieu. La suite des événements pourrait être cousue de fil blanc mais c’est là que RJ Balaji réussit à surprendre.

Pour un public étranger à l’Inde du Sud, l’idée d’une divinité locale s’avère étonnante. Pourtant, KARUPPU repose sur la croyance bien réelle qu’une divinité du même nom adopte une personnalité ou même une apparence différente selon le territoire où elle est vénérée. Le film exploite cette particularité culturelle dans son intrigue. Dans son premier film, MOOKUTHI AMMAN, RJ Balaji reprend dans KARUPPU l’association entre une figure divine et un personnage rationnel (ici une avocate) pour combattre des injustices. Modernité et tradition fonctionnent ensemble pour établir de saines valeurs, tout d’abord au niveau local mais aussi pour prendre de la hauteur. KARUPPU élargit la zone d’influence de son histoire jusqu’à une petite scène durant le générique de fin où des hommes politiques se sentent menacés par un vent de justice divin.

L’ouverture du film nous avait déjà présenté la divinité qui donne son nom au film. Chevauchant dans un monde qui ressemble aux enfers, il fait régner sa justice de manière brutale. Visuellement, son univers parallèle rougeoyant et les effets numériques qui l’accompagnent peuvent faire peur d’un point technique, cela s’améliorera largement ensuite ! Mais c’est aussi là que l’on commence à percevoir que RJ Balaji propose des clins d’œil assumés ou pas. Il est difficile de ne pas penser aux chaînes du Ghost Rider de Marvel lors des premiers affrontements de ce héros. Plus tard, une séquence de tribunal renvoie directement à MENTEUR MENTEUR. Mais un grand nombre de références passeront au-dessus de la tête des spectateurs occidentaux. KARUPPU recycle des chansons et même des personnages d’autres films tamouls. Par exemple, une scène semble tout droit sortie de LEO. Ou encore le personnage principal de la trilogie SINGHAM, interprété à l’origine par Suriya, apparait réellement dans le film ! A l’évidence, KARUPPU assume totalement son statut de grand divertissement populaire entre comédie et drame. 

KARUPPU a rencontré un gigantesque succès lors de sa sortie dans les salles locales au mois de mai 2026. Le charisme de Suriya n’y est sûrement pas étranger, l’acteur est magnifié par la mise en scène dans la grande tradition : attitude badass, arrivée au ralenti… 

Depuis plusieurs années déjà, le cinéma indien, particulièrement le cinéma tamoul, sort ses films quasiment en simultané en France dans une poignée de salles. Et la plupart du temps, ces films passent totalement inaperçus. Au point que cela fait bien longtemps que les films sont présentés à l’entrée de certains Pathé avec toujours la même affiche, celle du film 2.0 qui date de 2018, aberrant ! Mais revenons à KARUPPU. Le fait qu’il ait rapporté beaucoup d’argent en fait-il un bon film ? Difficile de répondre à cette question. KARUPPU a pas mal de défauts mais il faut lui reconnaître qu’il s’avère extrêmement divertissant. Certains gags sonnent comme du Gérard Oury et certains passages ont un aspect clip, on peut voir cela comme des qualités ou des défauts. Ce qui est sûr, c’est que KARUPPU surprend, fait rire et provoque même de l’émotion. On y retrouve aussi une vraie grande séquence chorégraphiée avec de nombreux danseurs, ce qui est toujours assez impressionnant sur grand écran ! Autant dire que LA LA LAND à côté, c’est le spectacle de fin d’année d’une classe de CM1. On notera d’ailleurs que l’une des chansons du film, «Athu Thalore» (enfin «A tout à l’heure» en Français) contient un refrain ainsi qu’une phrase additionnelle dans la langue de Molière. Tout cela pour dire que si vous voyez passer KARUPPU, ou d’autres films indiens, à côté de chez vous, soyez curieux, allez les voir !

Rédacteur : Christophe Lemonnier
Photo Christophe Lemonnier
Ancien journaliste professionnel dans le domaine de la presse spécialisée où il a oeuvré durant plus de 15 ans sous le pseudonyme "Arioch", il est cofondateur de DeVilDead, site d'information monté en l’an 2000. Faute de temps, en 2014, il a été obligé de s'éloigner du site pour n'y collaborer, à présent, que de manière très sporadique. Et, incognito, il a signé de nombreuses chroniques sous le pseudonyme de Antoine Rigaud ici-même.
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