Deux hommes dans la ville (1973)
Posté le 2009-06-25 16:18:25

Arrêté en 1945 pour une histoire de racket qui a mal tourné, José Giovanni est condamné à mort en 1948. Grâce à l’intervention de son père, sa peine est commuée en vingt ans de travaux forcés mais il est finalement libéré en 1956 (il racontera son histoire dans le film Mon père il m’a sauvé la vie en 2001). Il devient romancier puis scénariste et enfin cinéaste. Il évoque la prison, la délinquance et le grand banditisme dans des films forts aux distributions exceptionnelles (Le Trou, Les Grandes Gueules, Les Aventuriers, Le Rapace, La Scoumoune…). Au début des années 70, le combat de Robert Badinter pour supprimer la peine de mort trouve un écho chez Giovanni, encore hanté par son passé. Il se décide alors à traiter le sujet dans un film : un ancien prisonnier qui tente de refaire sa vie grâce à l’aide d’un éducateur est harcelé par un policier, convaincu qu’il va replonger. Giovanni s’inspire de l’expérience d’un de ses amis et de son propre éducateur.

"Je pense à Alain Delon (l’ex-détenu) et Lino Ventura (l’éducateur). À la lecture du scénario, Lino me demande de tempérer le flic, trop manichéen et pas crédible à ses yeux. Je refuse car il faut pouvoir expliquer son meurtre par l’ex-détenu qu’il persécute. Je pense à Yves Montand. Réponse polie : "Ce n’est pas l’orientation qu’il souhaite donner à sa carrière." Je ne veux pas contacter Delon, qui réclamera avant tout le nom de son partenaire. Et Jean Gabin?... Je n’ai qu’à vieillir l’éducateur, en faire un homme au seuil de la retraite."

José Giovanni rencontre Jean Gabin sur le tournage de L’Affaire Dominici. S’il pense se retirer du cinéma, l’acteur consent cependant à lire le scénario et finit par accepter. Le réalisateur part ensuite à Milan où Delon tourne Big Guns et obtient son accord. La star est ravie de retrouver son partenaire de Mélodie en sous-sol et du et Clan des Siciliens, et décide même de produire le film avec sa société Adel. Il demande à Daniel Boulanger de retravailler les dialogues mais aux dires de Giovanni, ceux-ci ne sont pas dans le ton du film et prédit à Delon qu’une "fois lancé dans sa création d’acteur, il ne pourra pas les jouer. Ce qui arrivera." Les relations entre Giovanni et Boulanger resteront tendues.

Le casting autour des deux monstres sacrés s’assemble. Pour la fille de l’éducateur, Delon demande à Gabin que sa propre fille Florence joue le rôle. Elle est script (ils ont travaillé ensemble sur Un flic et Les Granges brûlées) et non actrice mais il pense qu’elle fera parfaitement l’affaire. Verdict du "Vieux" : "C’est bien simple, si elle fait le film, moi je ne le fais pas !" Cécile Vassort interprétera sa fille. Son fils est joué par Bernard Giraudeau dont c’est le premier film. "Je n’étais pas trop impressionné. J’avais commencé à comprendre qu’à un moment donné il faut prendre sa place, sans se préoccuper de qui est qui. Ce qui n’empêchait pas une certaine admiration. C’était très excitant de se retrouver dans un film comme ceux qu’on allait voir adolescent." Victor Lanoux incarne l’ex-complice tentateur et Michel Bouquet (partenaire de Delon dans Borsalino) l’inspecteur qui harcèle l’ancien détenu.

"Il reste un rôle court, mais capital, se souvient Giovanni. Une seule scène pour s’imposer et humilier Delon, qui refuse de récidiver. Ce truand nouvelle vague doit donner le change en face de Delon. Je fais des essais en compagnie d’Alain. Difficile pour un jeune acteur de jouer à froid en face de lui. Personne n’existe suffisamment." Il repense alors à Gérard Depardieu qu’il a dirigé dans une scène de La Scoumoune, et que Gabin a déjà apprécié face à lui dans Le Tueur et L’Affaire Dominici. Il accepte la scène avec Delon. Son regard chargé de nitroglycérine s’imposera."

Le tournage débute à Montpellier. Alain Delon n’a encore jamais tourné sous la direction de José Giovanni, même si celui-ci a écrit Les Aventuriers et Le Clan des Siciliens. Une certaine tension règne entre eux, comme s’en souvient la cantinière Henriette Marello. "Les premiers jours furent éprouvants pour tout le monde. Apparemment les deux hommes ne s’entendaient pas, ils s’accrochaient sans cesse et l’air du plateau s’était lourdement chargé." Inquiet de la tournure des événements, le directeur de production ne sait que faire et lui demande d’intervenir. Henriette Marello décide alors de débarquer sur le plateau sans prévenir, un plateau de boissons chaudes et gâteaux dans les bras, et en chantant ! Elle précise à un Giovanni énervé que c’est l’heure de la pause-café. "Alain et lui se sont regardés et ils ont éclaté de rire. Toute l’équipe se tordait littéralement. J’étais arrivée, le nez au vent, avec mes petits gâteaux, en plein milieu d’une prise. Elle était à refaire, mais mon air imperturbable devait avoir quelque chose de si comique, que tout à coup, les hostilités avaient cessé. J’avais rempli ma mission, au-delà de toute espérance."

Le tournage repart donc sur de nouvelles bases, plus saines. Les relations entre les deux acteurs principaux étaient de toute façon déjà excellentes. "Alain Delon se conduisait avec Gabin de manière la plus respectueuse et la plus attentionnée, raconte Robert Castel. Jean Gabin était le "patron", même si les deux comédiens s’estimaient et se respectaient sincèrement. Sans être servile, Alain était aux petits soins avec son glorieux aîné, car ces deux hommes (je crois) n’aimaient pas l’affectation dans leurs rapports. Respect dû à l’aîné sans doute, mais respect et considération réciproques. C’était une espèce de code d’honneur professionnel et humain."

Gabin s’entend également très bien avec Bernard Giraudeau, car il s’intéresse aux jeunes acteurs. Il a toujours un œil sur la relève, comme ont pu en témoigner Marc Porel sur La Horse ou Fabio Testi sur Le Tueur. Gabin et Giraudeau ont en commun un intérêt pour la mer et les chevaux et discutent ensemble très souvent. "Le matin de ma première scène, se souvient le jeune acteur, je le trouve en bas de l’hôpital avec sa casquette et son petit pliant. Il attendait son chauffeur, alors qu’il ne tournait que l’après-midi. Je lui demande : "Vous allez vous promener ? –Non." Là-dessus, sa DS et son chauffeur arrivent et il me dit : "Allez monte ! Je t’emmène." Ce n’était pas dans ses habitudes. Gabin ne se présentait sur un tournage qu’à l’heure dite et je me demandais ce qui lui prenait. En chemin, il bavardait, faisant des petits commentaires sur l’équipe, à sa manière acide et drôle. Arrivé sur le tournage, il ouvre son pliant le pose au pied de la caméra et dit : "Allons-y !" Il voulait me voir jouer ma première scène. Sa façon à lui de "s’occuper du môme"."

Mais à soixante-neuf ans, Jean Gabin n’est pas au mieux de sa forme. "Je me souviens qu’il était fatigué et de santé un peu précaire" se souvient Robert Castel. Vers la fin du tournage, il refuse brusquement de s’alimenter, ne parle plus et reste prostré. Sa femme fait venir un médecin qui ne trouve rien et elle le ramène à Paris. A l’arrivée, en humant l’air de la capitale, il reprend vie, au grand étonnement de Delon et Giovanni, venus l’accueillir, inquiets.

La fin du film pose problème aux coproducteurs italiens. L’exécution de Delon conduira à l’échec commercial, affirment-ils. Ne pourrait-il pas échapper à la mort en étant gracié à la dernière minute ? José Giovanni tient bon, il porte le sujet en lui. Pour le tournage de la scène elle-même, il prévoit "un long travelling arrière pour cadrer les officiels regroupés. Je veux leurs visages constipés par l’assassinat qu’ils vont commettre. Je veux qu’ils changent insensiblement de place, le mouvement de leurs têtes doit faire penser à une armée humaine avançant inexorablement. Le cadreur se permet de me dire que ce travelling n’est pas dans le style du film et que je devrais découper pour donner du rythme. Quel rythme ? Pauvre connard, pauvre technicien au rabais qui confond cavalcade et émotion pure…" Giovanni filme la séquence comme il l’a voulu et l’émotion exprimée par les regards de Delon et Gabin le bouleverse au-delà de toutes ses espérances.

Robert Badinter (dont une phrase conclut le film : "Et derrière ces murs, j’ai vu une machine qui tue.") assiste à une des premières projections et félicite Giovanni. Lino Ventura fait de même et regrette amèrement d’être passé à côté de cette œuvre…

Philippe Lombard

[Sources : "Télé Obs Cinéma" n°1970, "La Cantinière du cinéma" de Henriette Marello (Ramsay, 1994), "Mes Grandes Gueules" de José Giovanni (Fayard, 2002), "Quitte à avoir un père, autant qu’il s’appelle Gabin…" de Florence Moncorgé-Gabin (Le Cherche-midi, 2003), "Je pose 75, mais je retiens tout" de Robert Castel (Ramsay, 2008)]

Titre Original :
DEUX HOMMES DANS LA VILLE

Titre anglais :
TWO MEN IN TOWN

Année : 1973

Nationalité : France / Italie

Réalisé par :
José Giovanni

Ecrit par :
José Giovanni

Musique de :
Philippe Sarde

Interprété par :
Jean Gabin, Alain Delon, Mimsy Farmer, Victor Lanoux, Cécile Vassort, Ilaria Occhini, Guido Alberti, Malka Ribowska, Christine Fabréga, Gérard Depardieu, Robert Castel, Albert Augier, Bernard Giraudeau & Michel Bouquet


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