Patrick Fierry : "Bébel et moi"
Posté le 2009-05-05 17:42:16

Venu du théâtre, Patrick Fierry donne la réplique dès son deuxième film à Jean-Paul Belmondo dans L’Alpagueur (1976) de Philippe Labro. Une expérience inoubliable qui a marqué le début d’une carrière émaillée de grandes rencontres (Yves Montand, Claude Berri, Philippe Noiret, Gérard Jugnot, André Téchiné, Edward Fox…). Il évoque pour nous ses souvenirs avec Bébel, sans occulter sa mésentente avec Philippe Labro.

Philippe Lombard : Comment êtes-vous devenu acteur ?

Patrick Fierry : La première pièce que j’ai jouée devant un public payant, j’avais treize ans. Je suivais des cours d’art dramatique depuis un an en banlieue, au "Grenier de Taverny". J’ai fait des tournées et puis je suis monté à Paris vers dix-sept ans. Marcel Bluwal et sa femme Danièle Lebrun, dont je connaissais la nièce, m’ont conseillé d’aller prendre des cours chez Tania Balachova, où je suis resté un an. Ensuite, je suis entré au cours Périmony. À l’audition de fin d’année, j’ai présenté Mercutio dans Roméo et Juliette devant Jean-Louis Barrault au théâtre d’Orsay. Suit à cette audition, Barrault m’a engagé dans la compagnie pour reprendre le rôle d’Harold dans Harold et Maud. Et le même jour, Serge rousseau présent à l’audition m’a pris dans son agence chez Artmédia. Je suis resté un an et demi chez Barrault, j’y ai joué avec Laurent Terzieff (Christophe Colomb), Barrault (Zarathoustra), etc. À l’époque, mon but c’était de jouer. Je n’imaginais vraiment pas faire du cinéma. Et la télé, je ne savais même pas que ça existait.

Comment avez-vous été engagé sur "L’Alpagueur" ?

C’est mon agent, Serge Rousseau, qui m’a appelé pour me dire que Labro voulait me rencontrer. Ça s’est fait "intra muros". Comme Belmondo était chez Artmédia, tout se faisait dans la maison. Je crois me rappeler que j’ai fait une lecture qui a été filmée, et voilà.

Qu’avez-vous ressenti, alors ?

C’était énorme ! (sourire) Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’était. J’allais tourner avec la plus grosse star française ! À l’époque (en 1975), les acteurs entretenaient encore un mystère, une magie, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Tout cela a disparu avec l’arrivée de la télé. Les acteurs étaient des icônes. Le jour où j’ai serré la main de Belmondo, j’étais fasciné !

Quels étaient vos rapports avec Jean-Paul Belmondo ?

Avec moi, il a été formidable, vraiment ! Comme j’étais tout jeune, il faisait très attention à moi. Quand il voyait que je ne me sentais pas très bien, il redemandait des répétitions. Il me donnait des conseils. En même temps, il s’amusait un peu. Dans la scène de la prison où il me donne un coup de poing dans le ventre, je n’étais pas rassuré car je savais qu’il avait fait de la boxe ! (rires) Je n’arrêtais pas de lui dire " cool ! ". Il a été cool à toutes les répèt’ et à la prise, il m’a allumé ! Il symbolisait vraiment ce qu’était le cinéma de l’époque. Cette façon d’être sur un plateau, super pro. C’était une énorme star, son arrivée sur le plateau changeait l’atmosphère. Son ami Maurice Auzel, un ancien boxeur, était sa doublure lumière. C’est avec lui que Labro préparait les plans (sauf ceux avec moi, là Belmondo était toujours sur le plateau). Un jour, on l’a fait venir en avance et là, il s’est vraiment énervé. Cela faisait trois quarts d’heure qu’il était dans sa caravane et qu’il ne tournait pas, il a déboulé sur le plateau et il a balancé un énorme coup de poing dans un décor. Philippe Labro dont la tête n’était pas très loin du point d’impact est devenu tout pâlichon !

Et sa réputation de joyeux drille ?

Il était en pleine forme, il faisait le con tout le temps ! Avec son maquilleur, Charly Koubesserian, ils se faisaient des blagues de potache à n’en plus finir. Leur grand jeu était de s’empêcher mutuellement d’avoir des aventures. En pleine nuit, Jean-Paul débarquait dans la chambre de Charly en défonçant la porte pour lui casser son coup au cas où il aurait été avec quelqu’un. Ah, ils savaient rire les gaillards ! Mais pour les scènes où il court après le camion-citerne, il a moins rigolé car il avait une énorme sciatique. Dès que la caméra s’arrêtait, il tombait raide. Il fallait lui faire une piqûre avant de refaire une prise. Il était cassé en deux.

Comment s’est passée votre collaboration avec Philippe Labro?

Je ne me suis pas entendu avec lui. Je pense que Labro n’était pas là pour faire un film avec Belmondo , mais un film pour, sur, haute couture !! pour Belmondo . La haute couture il est passé à coté, mais pour et sur... oui, il l’a fait. À chaque fois que je proposais quelque chose, pour qu’il l’accepte, il ne fallait surtout pas que cela puisse détourner l’attention de ce que Jean-Paul faisait au même moment, sinon il le refusait. Dans la scène où Belmondo rattrape le camion-citerne et qu’on balance le chauffeur par terre, j’ai eu l’idée de frapper le chauffeur en passant. Un faux coup, bien sûr, mais Labro me l’a refusé en me disant "Non mais ça va pas ! Qu’est-ce que tu fais ?" Tout ça parce que, pour Labro, si Belmondo est dans le coin, et s’il y a une action, elle passe par lui. À sa décharge, je dirais que c’était aussi la façon de faire de l’époque, et le poids des acteurs-stars qui imposait cela. Mais ce n’était vraiment pas un directeur d’acteurs. Je pense que c’est pour ça aussi que Belmondo était nerveux par moments, il sentait que ça n’allait pas. Sur L’Héritier, il était avec Charles Denner, ils se renvoyaient la balle et il n’avait pas besoin de metteur en scène, alors que là, oui.

Où se sont déroulées les scènes de prison ?

On a tourné à Châteauroux dans une des premières grandes centrales françaises. Il y avait une aile en construction, c’est là qu’on a tourné, et on mangeait dans l’autre aile où se trouvaient les détenus. On était habillé pareil qu’eux, ce qui rendait le service d’ordre hystérique car ils craignaient que certains en profitent pour s’échapper. Le type qui nous servait, Belmondo, Koubesserian et moi, s’est penché et nous a dit : " Alors, on est habillé par le même tailleur ?" (rires) Quand on courait sur les toits, les prisonniers étaient en promenade et ils nous balançaient des caillasses et nous gueulaient dessus. Mais quand ils ont vu qu’il y avait Belmondo , ils se sont mis à applaudir ! Des popularités comme ça, il faut le voir pour le croire !

Que pensez-vous du film aujourd’hui ?

Je ne l’ai pas revu depuis vingt ans, mais je trouve que le rôle n’était pas bien écrit, rien dans ce film d’ailleurs n’était bien écrit. Il y a des rôles, vous pouvez les tourner dans tous les sens, si d’une part ils sont mal construits, et si d’autre part le metteur en scène ne fait rien pour les mettre en valeur... vous êtes battu. Mais à l’époque, on se foutait du scénario car tout était basé sur les acteurs, les gens venaient pour eux. Cela ne m’a pas rapporté grand-chose en terme de carrière. Le film était basé sur une bonne idée, mais au final ce n’est pas réussi. Il fallait quelqu’un capable de raconter cette histoire avec et contre Belmondo, or, Labro était tellement à genoux devant lui que cela n’a pas été possible. Mais malgré tout, cela reste un formidable souvenir.

Entretien réalisé par Philippe Lombard

[Merci à Frédérique Noiret (agence A2)]

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