Le Grand Blond avec une chaussure noire (1972)
Posté le 2009-02-12 18:18:44

Yves Robert est passionné par «ces professionnels du mensonge que sont les agents secrets». Il en rencontre d’ailleurs par l’intermédiaire du journaliste Gilles Perrault (qui décrit l’observation au quotidien d’un haut fonctionnaire par un service dans Le Dossier 51, adapté au cinéma par Michel Deville). «Ils m’ont expliqué toutes les manipulations auxquelles ils procédaient, comment connaître tous les recoins de la vie de quelqu’un sans qu’il s’en aperçoive.» L’idée de placer un innocent dans cet univers lui trotte dans la tête. Il est encouragé par Alain Poiré de la Gaumont et propose à Jean-Loup Dabadie, son coscénariste sur Clérambard, d’écrire avec lui. Mais ce dernier pense que le sujet ne lui convient pas et lui souffle le nom de Francis Veber, qui vient de connaître le succès avec Il était une fois un flic de Georges Lautner.

«Yves est arrivé avec une très vague idée, se souvient le scénariste. Il voulait faire un film d’espionnage parodique et il m’a dit : «Ce qui m’intéresserait, c’est de voir un type arriver dans un aéroport et faire un geste. Or, il ne sait pas que ce geste est une espèce de code qui va être interprété par plusieurs services secrets présents dans la salle. Tout le monde se fige et ce type va être leur victime et va vivre un cauchemar.» J’ai réfléchi un peu et il me semblait qu’on allait se retrouver dans Les Espions de Clouzot avec des acteurs à accent comme Peter Ustinov ou Jess Hahn. J’ai pensé qu’il y aurait plus intéressant à faire en prenant un patron de service d’espionnage et son adjoint qui veut prendre sa place. Et c’est cette lutte de grands reptiles qui amène le grand blond.»

Mais de grand blond, il n’en est pas encore question. Le film s’intitule provisoirement La Boîte d’allumettes. Les deux hommes travaillent sur les grandes lignes du projet et au cours de leurs conversations, Yves Robert dit vouloir confier le rôle à Claude Rich (qu’il a dirigé dans Les Copains). Mais Francis Veber lui suggère plutôt Pierre Richard dont la nature comique atypique pourrait servir le personnage. Yves Robert est étonné de ne pas y avoir pensé lui-même car c’est lui qui a découvert l’acteur et produit son premier film, Le Distrait en 1970. L’idée de lui confier le rôle le séduit et le film est écrit en pensant à lui, jusqu’au titre, Le Grand Blond avec une chaussure noire. Mais comme s’en souvient Veber, «malgré le succès du Distrait, tout le monde était contre Pierre. Un patron de la Gaumont prétendait : «Il va nous faire perdre la province !» Quel manque de flair !» Yves Robert, producteur du film avec son épouse la comédienne Danièle Delorme, doit taper du poing sur la table pour imposer Pierre Richard.

Il bataille aussi pour avoir Jean Carmet dans le rôle de Maurice (l’ami cocufié) car la Gaumont lui préfèrerait Jean Lefebvre. «Quand Jean lit le scénario du Grand Blond, il me demande de ne dire à personne qu’il va jouer l’ami intime : «C’est le plus beau rôle, on ne verra que moi, les autres ne vont pas me laisser jouer ça !»». Pour Christine (l’espionne chargée de séduire François Perrin), le cinéaste pense à Anny Duperey, qui joue alors dans sa production, Les Malheurs d’Alfred de Pierre Richard. Mais Alain Poiré lui propose de rencontrer Mireille Darc et il est charmé par l’actrice (qui accepte le film sur les conseils d’Alain Delon). Il engage aussi son ami Bernard Blier (habitué aux rôles d’espions), Jean Rochefort (avec qui il collabore pour la première fois), Robert Castel (à qui il dit en le rencontrant «Vous avez du génie !»), le magicien Gérard Majax (qui manipule des cartes dans le générique et joue un des espions), Paul Le Person (déjà présent sur Alexandre le Bienheureux) et se réserve le rôle du chef d’orchestre de la salle Gaveau.

Alors qu’il tourne devant l’immeuble de François Perrin (au 61, avenue de la Bourdonnais), Yves Robert crie «Partez !»… et Jean Carmet de prendre le premier taxi pour rentrer chez lui ! Mais malgré ses plaisanteries, l’acteur est très inquiet. «Les compliments d’Yves Robert ne le rassuraient pas complètement, raconte Pierre Richard. Tous les soirs, il me téléphonait pour me demander comment je l’avais trouvé. On lui faisait des blagues. Comme il a un rythme de jeu très lent et que le mien est plutôt rapide, ce n’était pas toujours facile de nous accorder. Alors on lui disait : «Ne t’inquiète pas : quand tu es dans le champ on tourne en accéléré comme ça tu joues à la même vitesse que les autres»…»

Mireille Darc ne reçoit pas de consignes particulières pour sa garde-robe et décide de la faire faire par son ami Guy Laroche. Ensemble, ils réfléchissent à une robe noire dont le décolleté serait dans le dos. Puis l’assistante du styliste, Monique de Valençais, suggère d’aller encore plus bas et de découvrir la naissance des fesses… L’actrice hésite mais Laroche est emballé. Que va en penser Yves Robert ?

«On m’attend sur le plateau, je n’ai prévenu personne. De face, je suis d’une élégance irréprochable, dans une robe noire fluide d’un superbe classicisme. Une vingtaine de paire d’yeux me fixent et j’entends déjà une rumeur admirative. Puis, soudain, le silence, de ces silences embarrassés qui suivent généralement les grosses boulettes. Ça y est, me dis-je, ils ont vu ! Ils ont vu, et ça ne passe pas…
Yves Robert en a perdu la voix. Les techniciens, confus, regardent ailleurs.
-Bon, eh bien… eh bien, si c’est comme ça, je vais me changer.
-Non, attends… attends…
Yves se gratte la tête, me tourne autour.
-Attends… comment t’expliquer ça… Je n’avais pas envisagé ton personnage sous cet angle, mais passé le premier choc, ça me donne une idée…
Francis Veber abonde et, un quart d’heure plus tard, la robe est adoptée.
»

Cela tombe très bien pour Yves Robert qui a tenu à ce que Pierre Richard ne rencontre pas sa partenaire avant le début du tournage, pas même pendant le maquillage. Il veut capter sa réaction en découvrant la beauté de Mireille Darc. La robe va permettre d’accentuer encore plus sa surprise… Dans la suite de la scène, Pierre Richard coince les cheveux de la jeune femme dans sa braguette. Une situation authentique qu’Yves Robert a entendu d’un tailleur, «l’un des premiers à poser des fermetures éclair sur les braguettes de pantalon». La scène s’était passée dans l’obscurité d’un cinéma où un spectateur en revenant des toilettes avait malencontreusement pris dans sa fermeture les cheveux d’une dame. Robert l’avait racontée à Veber, qui décida de l’intégrer dans le scénario !

Vladimir Cosma qui a déjà composé les bandes originales du Distrait et des Malheurs d’Alfred, est engagé sur le film. «Dans le scénario, raconte-t-il, il était dit que pour symboliser le personnage de Pierre Richard qu’on présentait comme un espion mais qui en fait n’en était pas un, il fallait une musique dans l’esprit d’un pastiche de James Bond. J’ai cherché une autre idée parce que le gag de James Bond, c’est drôle une fois, mais c’était impossible pour tout le film et je me retrouvais sans le thème du personnage principal… J’ai pensé à une flûte de pan comme un symbole qui représentait l’image de l’espion qui peut venir du froid, des pays de l’Est… Je trouvais que la flûte de pan donnait le mystère et l’ironie de ce personnage qui n’a rien d’un espion mais qui fait tourner le service de Bernard Blier en dérision.» À la vision du premier montage, Francis Veber demande à Alain Poiré de faire retirer entièrement la musique qui lui semble redondante et empêche tout effet comique. Poiré et Robert tiennent bon.

Pierre Richard est lui aussi surpris mais pour une autre raison. Le Grand Blond avec une chaussure noire est son premier film en vedette non réalisé par lui. «Quand je me mets moi-même en scène, j’utilise aussi bien mes défauts que mes qualités. Mais je me suis aperçu que tout ce que j’avais mis dans le personnage du Grand Blond, et que j’aimais bien, parce que c’était moi, Yves Robert l’avait impitoyablement gommé au montage. Il a coupé tout ce qui n’était plus François mais Pierre Richard. D’abord je me suis senti frustré. Et puis, à la réflexion, je crois qu’il a eu raison : c’est son film, pas mon numéro.»

Le film connaît un grand succès et sera suivi en 1974 par Le Retour du grand blond, qui sera diversement apprécié mais dont les bénéficies permettront à la maison de production d’Yves Robert et de Danièle Delorme de coproduire Que la fête commence de Bertrand Tavernier.

Philippe Lombard

[Sources : «Télérama» du 16 décembre 1972 et du 6 août 1997, «Un homme de joie» de Yves Robert et Jérôme Tonnerre (Flammarion, 1996), «B.O.F.» de Vincent Perrot (Dreamland, 2002), «Tant que battra mon cœur» de Mireille Darc (XO éditions, 2005), «La Naissance du Grand Blond» (Gaumont Vidéo, 2005), «Je pose 75, mais je retiens tout» de Robert Castel (Ramsay, 2008)]

Titre Original :
GRAND BLOND AVEC UNE CHAUSSURE NOIRE, LE

Titre anglais :
TALL BLOND MAN WITH ONE BLACK SHOE, THE / FOLLOW THAT GUY WITH THE ONE BLACK SHOE

Année : 1972

Nationalité : France

Réalisé par :
Yves Robert

Ecrit par :
Yves Robert & Francis Veber

Musique de :
Vladimir Cosma

Interprété par :
Pierre Richard, Mireille Darc, Jean Carmet, Bernard Blier, Jean Rochefort, Colette Castel, Jean Obé, Robert Castel, Jean Saudray, Roger Caccia, Maurice Barrier, Robert Dalban, Paul Le Person, Yves Robert & Gérard Majax


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