«Un début de film…» par Alfred Hitchcock
Posté le 2009-02-09 11:44:00

Au début des années soixante, Tony Curtis et sa femme Janet Leigh sont invités un soir chez Alfred Hitchcock en compagnie d’autres couples. Après le dîner, tout le monde se retrouve dans le salon à fumer des cigares.

«Alors Hitchcock nous dit : «J’ai trouvé un début de film. J’aimerais bien vous en faire part.» Il parlait de cette voix merveilleuse, lente et pondérée. Naturellement tout le monde a dit : «D’accord, allez-y» et il a commencé :

«Un petit avion – un bimoteur- vole dans le ciel par un temps dégagé. Dans l’avion, un homme remonte la fermeture Eclair de sa combinaison de parachutiste. On ne voit pas son visage qui est caché par son casque et de grosses lunettes. Il enfile un parachute sur son dos et il ajuste les sangles. Le pilote lui jette un regard par-dessus son épaule et lui fait signe de se tenir prêt.

Là-dessus, l’homme à la combinaison ouvre la trappe de l’avion. Le vent s’y engouffre et pour la première fois nous voyons le paysage, tel qu’il s’offre aux yeux de cet homme. L’altitude est de 15 000 pieds, pas très haut mais suffisamment tout de même. Le regard plonge sur les collines et montagnes en contrebas. Le gars au parachute s’avance vers la porte ouverte, reste immobile un moment, les mains sur les gonds de la porte et jette un coup d’œil au pilote par-dessus son épaule. Le pilote hoche la tête, lève la main et commence un compte à rebours avec ses doigts : cinq, quatre, trois, deux, un ! Le type à la combinaison saute de l’avion comme une grenouille, bras et jambes écartés.

Silence étrange. Nous sommes maintenant hors de l’avion dont le bruit de moteur s’estompe peu à peu. Brutalement, on entend le souffle du vent qui fouette tout son corps. Gros plan sur le casque et sur les grosses lunettes, rien de plus. Le silence. Alors il baisse la main et actionne un cordon. Le parachute s’épanouit en corolle au-dessus de lui et quelques minutes plus tard, l’homme atterrit avec précision sur une route déserte.

Il rassemble sa toile de parachute qu’il roule et cache sous une pierre. Il cherche quelque chose. Et à cinquante mètres de lui, une moto l’attend sous un arbre. Une superbe moto toute noire. Il s’en approche, sort délicatement une clé de la poche de sa combinaison. Il l’introduit dans la serrure de la Harley Davidson, met le contact et donne un coup d’accélérateur. Il porte toujours ses gants et son masque. Le voilà parti sur un chemin de terre.

Ensuite on le revoit roulant sur une route goudronnée, pas une grande nationale, mais enfin il y a deux voies. Il arrive dans un village dont on voit défiler les maisons, puis c’est la banlieue. Très vite, on se trouve au cœur d’une ville pleine d’activités : lumières, mouvements, flics, du monde dans les rues. L’homme à la moto poursuit sa route. Enfin il tourne à gauche, puis à droite, s’engage dans une ruelle derrière un grand bâtiment et s’arrête. Il gare sa moto, retire la clé et s’éloigne. Il marche jusqu’à une porte en fer, à l’arrière du building. On entend le bruit de la ville dans le lointain. Il frappe trois fois, tire une clé différente de sa poche et ouvre.

Il s’engage dans un corridor que l’on ne distingue pas très bien. Il ferme la porte. Nous le suivons alors qu’il pénètre dans une sorte de vestiaire avec des casiers. On dirait une cuisine ou quelque chose comme ça, mais on n’en est pas sûr. Il va vers un casier, enlève son casque et ses lunettes, et pour la première fois, on voit le visage du héros. Il ouvre la fermeture Eclair de sa combinaison. En dessous, il porte un magnifique habit de soirée avec nœud papillon noir. Tout sur lui est impeccable, de ses ongles manucurés jusqu’à ses chaussures vernies d’un noir luisant.

Il traverse la cuisine, monte un escalier, saisit une serviette de lin blanc qu’il arrange sur son bras gauche, il passe une porte et pénètre dans un restaurant des plus chic. Jusque-là, nous n’avons pas entendu le son de sa voix. Il regarde autour de lui, avise une table vers laquelle il se dirige et dit : «Messieurs-dames, je suis à vous.»

À ce moment-là, Hitchcock s’arrête. Nous sommes tous là, assis à attendre, les yeux écarquillés, la pièce est lourde de cette attente. Silence. Et puis quelqu’un dit : «Ah oui ? et après ?» Hitchcock le regarde, le visage vide et impassible, et dit : «Je ne suis pas allé plus loin.»

Il ne nous a même pas proposé de l’aider à finir l’histoire. J’imagine qu’il avait quelques idées en tête, ou peut-être aucune après tout. Il nous avait joué un petit tour, éveillant l’intérêt de chacun pour mieux nous laisser en suspens. D’ailleurs, il n’avait pas dit qu’il allait nous raconter un film mais le début d’un film. C’était vraiment un homme extraordinaire et fascinant.»

Philippe Lombard

[Sources : «Tony Curtis, l’autobiographie» de Tony Curtis et Barry Paris (Belfond, 1995)]

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