Un parrain sur le plateau du «Parrain»
Posté le 2009-02-02 23:00:17

À New York dans une rue de Little Italy, alors qu’il se repose entre deux scènes du Parrain, Marlon Brando voit arriver un véritable ponte de la mafia, Joe Bufalino.

«Deux de ses émissaires se présentèrent dans ma caravane pour me dire qu’il souhaitait faire ma connaissance : une face de rat impeccablement peignée, avec un manteau en poil de chameau, et un balèze moins soigné de sa personne, une véritable armoire à glace qui faillit se cogner la tête au plafond en entrant et me salua par ces mots : «Salut, Marlo, vous êtes un grand acteur».

À l’arrivée de Bufalino, je remarquai tout d’abord qu’un de ses yeux regardait vers la gauche et l’autre vers la droite. Je ne savais pas vers lequel tourner mon regard, et pour ne pas le vexer j’alternai les deux. Il ne s’était pas plus tôt assis qu’il commença à se plaindre de l’acharnement du gouvernement. S’abritant derrière le drapeau américain, il se présenta comme un bon père de famille, un citoyen modèle ; mais malgré tout, les autorités cherchaient à le déporter. Et, les bras au ciel : «Alors, moi, qu’est-ce que je fais ?» Je n’en savais rien et je gardai le silence. (…)

Ne sachant quoi faire ensuite, je lui dit : «Vous avez déjà vu un plateau de cinéma ?
-Non, c’est la première fois que je viens sur un tournage.
-Alors, laissez-moi vous faire visiter
».

Je l’emmenai à l’étage, à travers un enchevêtrement de câbles électriques, jusqu’au décor de l’huilerie du film. Joe se tenait près de moi. Il regarda tout autour de lui : «Je me demande comment vous faites pour ne pas perdre la boule, avec tous ces gens, les câbles, tout ce bazar…
-Je suis bien d’accord avec vous, Joe. Quand on fait ce métier, c’est qu’on n’a pas les yeux en face des trous
». Je croisais alors son regard qui louchait, m’aperçus de ce que je venais de dire et je me retournai brusquement, m’efforçai d’attirer son attention sur un détail du plateau, en le surveillant du coin de l’œil. Il eut un clignement de paupières : je crus voir une expression blessée passer sur son visage, mais elle s’évanouit presque aussitôt et je débitai la première chose qui me traversa l’esprit pour combler le vide.

Joe finit par sourire, me remercia de la visite et me laissa préparer le plan suivant : «À la prochaine, Marlon. Rappelez-vous que la patronne et moi, ça nous ferait bien plaisir de dîner avec vous».»

Philippe Lombard

[Sources : «Les chansons que m’apprenait ma mère» de Marlon Brando et Robert Lindsey (Belfond, 1994)]

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