Le “Napoléon” de Kubrick
Posté le 2008-10-23 10:48:10

Alors que 2001 l’Odyssée de l’Espace vient à peine de sortir sur les écrans, Stanley Kubrick se lance en avril 1968 dans un projet de grande envergure : raconter la vie de Napoléon. «La plupart des gens ne savent pas assez de choses sur lui ; et sa vie est évidemment extraordinaire. Je voulais illustrer beaucoup de détails et me servir du commentaire pour couvrir les événements principaux, plutôt que de tout représenter sous forme de scènes dramatiques».

Kubrick a tout de même en tête de reconstituer des batailles, dont il apprécie l’«esthétique» («On dirait d’immenses ballets mortels»), ce qui nécessiterait un maximum de quarante mille fantassins et de dix mille cavaliers. Le gouvernement roumain est d’accord pour prêter son armée. Au mois de mai, il envoie son assistant Andrew Birkin à Paris, alors secoué par les «événements», pour marcher sur les traces de Napoléon. Grâce à une lettre d’André Malraux, il se fait ouvrir les cabinets de l’Hôtel des Invalides et retrouve des effets personnels de l’empereur (ainsi que la baignoire de Joséphine). De son côté, Kubrick fait appel à un expert, le britannique Felix Markham, ainsi qu’à vingt étudiants d’Oxford, afin qu’ils résument toutes les biographies existantes et rassemblent le plus de documents possibles.

En juillet, la MGM et Kubrick annoncent conjointement le projet Napoléon, qui doit se tourner au début de l’hiver 1969, avec trois mois en extérieurs et quatre autres en studios. Les acteurs pressentis pour le rôle-titre sont alors David Hemmings (Blow Up) et Ian Holm (Greystoke). À Noël, Andrew Birkin ramène au cinéaste un échantillon de terre pris à Waterloo, ainsi qu’un fac-similé en bronze du masque mortuaire de Bonaparte. Mais la firme au lion traverse une crise financière importante et s’apprête à être rachetée. Un tel film n’est donc plus à l’ordre du jour et Kubrick renvoie tous ses chercheurs.

En septembre 1969, cependant, il livre un scénario complet à la MGM, qui relate toute la vie du personnage. Après avoir vu Easy Rider, Stanley Kubrick pense avoir trouvé son Napoléon en la personne de Jack Nicholson et lui écrit une lettre : «Vous seul avez cette qualité qu’il est impossible à un acteur de feindre. Le metteur en scène ne peut insuffler l’intelligence d’interprétation chez un acteur. Vous l’avez en vous, de façon très marquée. Cela imprègne votre travail». L’acteur est partant mais la soudaine mise en chantier de films consacrés à Napoléon (interprétés par Eli Wallach, Kenneth Haig ou Rod Steiger) va jouer en défaveur du projet.

Kubrick tourne Orange Mécanique en 1971, d’après le roman d’Anthony Burgess, et demande à ce dernier d’écrire un scénario sur Napoléon. Le romancier rend La Symphonie Napoléon à la fin de l’année. «Conformément à sa vision révisionniste de l’empereur» écrit le biographe John Baxter, «ce Napoléon est un bureaucrate souffrant de dyspepsie qui pense davantage à sa digestion qu’aux femmes. Il fait de petits sommes, travaille vingt heures par jours, griffonne des notes à table, à l’opéra, au lit. Il lit voracement, a des problèmes d’hémorroïdes et de vessie, entre dans des colères noires». Mais la MGM, qui connaît toujours d’importants problèmes financiers, annonce qu’elle va réduire la production de film au profit de la télévision. La Symphonie Napoléon ne sera jamais jouée.

Dans les années qui suivent, Stanley Kubrick garde au fond de lui le désir de réaliser ce film, sans toutefois contacter des sociétés de production. En 1980, il déclare : «Ce serait bien de le tourner comme un feuilleton de vingt heures pour la télévision. Mais les chaînes n’ont pas assez d’argent pour financer un tel projet. On aurait presque l’ampleur d’un roman, ce qui permettrait d’utiliser une structure très différente de celle du cinéma. Ce serait une autre forme, qui n’a jamais été vraiment employée. Le problème évident, c’est celui de l’acteur qui interpréterait Bonaparte et Napoléon. On le résout habituellement en prenant deux comédiens. Al Pacino ferait un très bon Napoléon jeune. Mais je ne connais personne qui ressemble au vieux Napoléon. Il reste bien entendu la possibilité de filmer les vingt épisodes assez lentement pour que Al Pacino ait cinquante ans à la fin du tournage !».

Philippe Lombard

[Sources : «Stanley Kubrick» de John Baxter (Seuil, 1999), «Kubrick» de Michel Ciment (Calmann-Lévy, 1999)]

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