Les Oies Sauvages (1978)
Posté le 2008-03-19 00:46:35

L’homme à l’origine des «Oies Sauvages» s’appelle Euan Lloyd. Né en 1923, il a débuté avec de grands producteurs comme Carl Foreman («Les Canons de Navarone») ou Albert Broccoli (les James Bond) avant de devenir lui-même producteur : «Gengis Kahn» (1965), «Opération Opium» (1966), «Shalako » (1968), «Catlow» (1971), etc...

En 1975, Lloyd produit «Paper Tiger», un film d’aventures modernes tourné en Malaisie avec David Niven. Un premier pas vers le genre de productions dont il rêve. Quelques années auparavant, il avait confié à son ami Scott Finch, acteur et producteur, son désir de produire un film d’action spectaculaire. Connaissant le goût de ce dernier pour les romans d’aventures, il lui avait demandé de lui indiquer les plus intéressants.

Cette année-là, Lloyd reçoit un coup de téléphone de Finch de Rhodésie, où il tourne «Un risque à courir» de Peter Collinson avec Anthony Quinn. L’un des scénaristes (non crédité) s’appelle Daniel Carney. Il tente de réussir en tant que romancier (l’un de ses livres a d’ailleurs été adapté à l’écran à cette époque, sous le titre de «Albino») mais son dernier manuscrit, «The Thin White Line», vient d’être rejeté par son agent, qui le trouve trop violent. Carney parle à Finch de cette histoire de mercenaires envoyés en Afrique pour récupérer un dirigeant emprisonné et lui propose de la lire.

Enthousiasmé, Scott Finch rentre à Londres avec le livre dans ses bagages et le fait lire à son tour à Euan Lloyd, qui voit tout de suite ce qu’il peut en tirer pour le cinéma. Il se rend en Californie et contacte Oscar Distell, président de la maison d’édition Bantam Books, lequel veut immédiatement publier le roman de Carney. Lloyd négocie un contrat de 50 000 dollars au nom de l’auteur (qu’il n’a pourtant jamais vu) et part ensuite pour le Zimbabwe pour rencontrer ce dernier. A l’issue de l’obtention des droits cinématographiques de son histoire, le producteur lui présente le contrat de Bantam Books. Carney est aux anges.

Un casting d’exception

Euan Lloyd crée la Varius Entertainment Trading A.G. et, changeant le titre du roman original, lance la production des «Oies Sauvages» («The Wild Geese»). Il engage Reginald Rose, le scénariste de «Douze Hommes en Colère», pour écrire l’adaptation, tandis qu’il se met à la recherche d’un casting d’exception.

Très vite, il parvient à intéresser Richard Burton et Burt Lancaster pour les rôles respectifs de Allen Faulkner et Rafer Janders. Récemment (re)divorcé d’Elizabeth Taylor, Richard Burton a vécu une traversée du désert mais le battage médiatique autour de «L’Exorciste II : l’Hérétique» de John Boorman l’a remis sur les rails. Agé de soixante-cinq ans, Burt Lancaster n’a pas tourné de film d’action depuis «Scorpio» de Michael Winner (1973), et s’est offert quelques «vacances» chez Visconti et Bertolucci.

Mais un problème se pose : Burt Lancaster veut tirer la couverture à lui et faire de Janders le personnage principal. Après d’âpres discussions, Euan Lloyd décide de le remplacer par Richard Harris. L’acteur anglais est alors très populaire et ne renâcle pas à l’idée de tourner des films d’action. Après «Terreur sur le Britannic» de Richard Lester (1974) et «Le Pont de Cassandra» de George Pan Cosmatos (1977), «Les Oies Sauvages» va constituer le dernier volet d’une trilogie exceptionnelle «made in England».

Le choix d’Hardy Kruger pour le rôle de l’Afrikaner Pieter Coetze (participant à cette opération pour revenir chez lui) est très intéressant puisqu’il éprouve une grande passion pour l’Afrique. En effet, Kruger est tombé amoureux du continent lors du tournage d’«Hatari !» d’Howard+Hawks (1962) et s’est même installé en Tanzanie, où il a acheté une terre sur laquelle toute chasse est interdite. «Au fin fond de ma Tanzanie, j'oublie l'Europe. Ses guerres ou ses obsessions. (…) Quelquefois on me fait savoir qu'on a pensé à moi pour un rôle d'homme déséquilibré, troublé, compliqué, différent. Moi qui suis gai, sain, équilibré ! J'accepte. Le cinéma est le seul métier que je connaisse. Il me permet de nourrir mes cochons, mes poules, mon bébé de six mois, ma femme, de cultiver mes papayes, mes bananiers, d'aller camper seul pendant huit jours, si j'en ai envie».

Un peu d’humour grâce à Roger Moore

Devenu James Bond depuis 1973 avec «Vivre et Laisser Mourir», Roger Moore tente de profiter de son nouveau statut pour tourner des films, lui qui n’était jusqu’à présent qu’une vedette de télévision. Entre deux aventures de 007, donc, Moore apparaît dans des productions pas toujours convaincantes, comme «Le Veinard» de Christopher Miles (1975), «Parole d’homme» de Peter Hunt (1976) ou «L’Exécuteur» de Maurizio Lucidi (1976). Sa rencontre avec Euan Lloyd va assurément compter dans sa carrière.

Lorsque le producteur lui propose «Les Oies Sauvages», cependant, l’acteur refuse. Il vient de terminer «L’espion qui m’aimait» (son meilleur Bond, selon lui) et aspire à quelque chose de différent. Mais Lloyd est convaincu qu’il est le bon choix pour le rôle de Shawn Fynn, surtout depuis que le scénariste Reginald Rose lui a décrit le personnage avec l’allure et le comportement de Roger Moore ! Lloyd voit en lui le moyen d’intégrer une certaine dose d’humourdans un film violent et parfois dramatique.

Moore va surtout être motivé par le casting. Richard Burton est pour lui un très grand acteur et il a suivi avec intérêt sa carrière. «Il était fascinant à regarder. Il savait très bien comment jouer pour l’écran et comment utiliser la caméra. C’était un vrai cours magistral». Il est également très ému à l’idée de partager sinon une scène, en tout cas l’affiche avec Stewart Granger (Sir Edward Matherson, le commanditaire), qui n’est rien d’autre que le héros de son enfance. Moore avait d’ailleurs commencé sa carrière en faisant de la figuration dans un de ses films, «César et Cléopâtre» en 1945.

Le reste du casting est composé de figures familières du cinéma britannique : John Alderson, le garde du corps du jeune caïd, avait déjà croisé Roger Moore sur l’épisode de «Amicalement Vôtre», «Un ami d’enfance» ; Valerie Leon, qui joue la première croupière au casino, a joué dans deux James Bond, «L’espion qui m’aimait» avec Roger Moore et «Jamais Plus Jamais» avec Sean Connery ; Barry Foster, le secrétaire de Sir Edward Matherson, incarnait l’étrangleur de femmes de «Frenzy» d’Alfred Hitchcock (1972) ; avec son rôle de prêtre fort en gueule révolté par la présence de mercenaires occidentaux, Frank Finlay interprète un personnage à l’opposé de celui qu’il incarnait dans «Shaft Contre les Trafiquants d’Hommes» (1973), un esclavagiste recrutant des Africains.

L’Homme de l’Ouest

Euan Lloyd n’engage pas un réalisateur britannique comme Guy Hamilton ou Peter Collinson, mais un Américain, Andrew V. McLaglen. Fils de l’acteur Victor McLaglen, il a surtout tourné des westerns, notamment avec John WayneChisum», «Les Géants de l’Ouest», etc...), et «Les Oies Sauvages» représente pour lui un nouveau défi. Il se rend à Londres l’été 1977 et rencontre Roger Moore, dès son arrivée à l’aéroport d’Heathrow. L’acteur lui propose de dîner avec lui le soir même afin de faire connaissance, comme s’en souvient le réalisateur : «Je l’ai trouvé extrêmement intelligent et très bien informé autant sur le milieu du cinéma que sur ce qui se passait d’important dans le monde. Par-dessus tout, il avait un sens de l’humour sans limites». Avant de le quitter, Moore lui remet une pièce commémorative des vingt-cinq ans de règne d’Elizabeth II comme porte-bonheur. Elle ne l’a plus quitté depuis.

Babouins et sobriété

Le tournage commence à l’automne en Afrique du Sud, à Tshipise dans la province du Transvaal, au nord du pays. L’équipe est logée dans un camp de vacances du gouvernement, près d’une source d’eau chaude aux vertus thérapeutiques. Il n’est pas rare que tout le monde soit réveillé de bonne heure par un raid à très basse altitude de l’armée de l’air sud-africaine, qui constitue, selon la population noire, «une démonstration du pouvoir blanc».

D’autres problèmes viennent de la présence de babouins autour du camp. La nuit, un gardien est chargé de les empêcher de s’introduire dans les huttes où dorment acteurs et techniciens en tirant des coups de feu pour les effrayer. Un matin, Richard Burton a la mauvaise surprise, en se réveillant, de voir au-dessus de lui un babouin l’observer à travers le toit de paille. L’acteur s’échappe à une vitesse qu’il ne croyait pas possible d’atteindre et va raconter cet incident à Andrew McLaglen. Roger Moore, qui a bien arrosé la veille son anniversaire, arrive derrière lui et lui dit : «Marrant que tu dises ça mon vieux, moi ce matin, j’ai vu des éléphants roses».

La préoccupation première de Euan Lloyd est de s’assurer que ni Richard Burton ni Richard Harris ne soient fidèles à leur réputation de buveur pendant le tournage. Le premier semble cependant avoir tourné la page et démarré une nouvelle vie, grâce notamment à son épouse Susan Hunt. Quant à Harris, les médecins l’ont convaincu d’arrêter de boire en lui expliquant que sa vie pourrait être en danger. La présence de sa femme, l’actrice Ann Turkel, l’aide à tenir le coup. Lloyd, cependant, préfère prendre ses précautions. «J’ai dû l’obliger à ne pas boire et j’ai obtenu son accord que s’il le faisait, il perdrait tout son salaire».

Le tournage se déroule dans une totale sobriété et les relations entre les quatre stars sont au beau fixe. «Burton et Harris étaient de très bons compagnons de travail» se souvient Roger Moore, «toujours à plaisanter et à se mêler aux techniciens -les acteurs et l’équipe formaient une grande et heureuse famille sur ce film. C’étaient de vraies stars !».

Action !

Les scènes d’action sont principalement dévolues au réalisateur de seconde équipe John Glen, qui s’est particulièrement distingué à ce poste sur deux James Bond, «Au Service Secret de sa Majesté» (1969) et «L’espion qui m’aimait» (1977), qu’il a aussi montés. Glen est imposé à Andrew McLaglen par Lloyd, qui a travaillé avec lui sur «Catlow» (1971). Le réalisateur est tout d’abord méfiant à son égard et exige qu’il tourne les plans de seconde équipe à proximité de la sienne, ce qui n’est jamais très pratique et amène souvent les deux groupes à se marcher sur les pieds les uns des autres. Glen doit pourtant procéder de cette façon la première semaine.

Le plan où Hardy Kruger tire sur un des gardes du camp avec une arbalète lui pose problème. En effet, comment ne pas perdre de vue la flèche et s’assurer une bonne mise au point ? John Glen décide d’utiliser une caméra à grande vitesse (entre 72 et 120 images par seconde) et de zoomer en arrière (jusqu’à un focus pré-établi). Quelques jours plus tard, le retour des rushes du laboratoire lui procure un grand soulagement : deux prises sont totalement réussies. «Andrew a regardé les rushes avec nous et à partir de là, je pense qu’il a compris qu’il avait besoin de moi».

John Glen est ensuite chargé de filmer le saut en parachute des cinquante mercenaires. Euan Lloyd le prévient : il doit réussir du premier coup. Il embarque avec son cadreur Dudley Lovell à bord d’un Cessna, qui se met en position près du transporteur C130. Un autre caméraman, qui se trouve à bord de ce dernier, doit les avertir du saut par radio. Mais Glen se méfie et lui demande de jeter un journal. Bien lui en en prend car la liaison radio ne fonctionne pas. Filmant à 72 images par seconde, Lovell parvient de justesse à éviter l’aile du Cessna et obtient un plan magnifique.

Les cascades physiques (bagarres, chutes, etc.) sont réglées par Bob Simmons. Véritable légende de la cascade en Grande-Bretagne, il est devenu célèbre en travaillant sur les James Bond (c’est même lui qui personnifie 007 dans les plans d’ouverture à travers le canon des trois premiers films). «Avant que Bob n’impose son style, les cascadeurs n’étaient souvent que des figurants améliorés» affirme son collègue Richard Graydon. Avec Simmons, les combattants sautent, roulent sur eux-mêmes, détruisent le décor, utilisent tous les accessoires présents, etc... Sur «Les Oies Sauvages», il double notamment Richard Burton lorsqu’il doit porter Winston Ntshona (Limbani) –car sa santé ne le lui permet pas- et apparaît brièvement à la fin du film dans le rôle du pilote du Dakota, rapidement assommé.

Retour en studio

En novembre 1977, l’équipe rentre à Londres pour tourner (en studio et en extérieurs) le reste du film. Le scénario prévoit que Faulkner se rende seul à la fin de l’histoire chez Matherson pour le tuer. Mais Richard Burton insiste pour que Roger Moore apparaisse lui aussi, étant donné son statut de superstar. Fynn va ainsi attendre Faulkner dans la voiture et échanger deux répliques avec lui.

Le travail de postproduction peut ensuite commencer. John Glen se met à sa table de montage tandis que Maurice Binder conçoit le générique. C’est à lui que l’on doit ceux des James Bond (ainsi que ceux de «Charade», «Repulsion», «La Bataille d’Angleterre», «Le Dernier Empereur», etc...). On en retrouve d’ailleurs le style dans «Les Oies Sauvages», la carte de l’Afrique se superposant à des images d’émeutes et de soleil couchant (on remarque aussi le portrait de Moïse Tschombé, le séparatiste katangais qui a inspiré le personnage de Limbani).

Satisfait par son travail sur «Catlow» et «Paper Tiger», Euan Lloyd engage Roy BuddGet Carter», «Marseille Contrat», etc...) pour composer la musique du film. Il lui demande une chose précise : utiliser le Nocturne du Quatuor à Cordes n°2 en ré majeur d’Aleksandr Borodine pour le thème de Rafer Janders. Budd arrange le morceau et l’intègre parfaitement dans les scènes où Janders est avec son jeune fils. Quant à la chanson du générique («Flight of the Wild Geese»), elle a été écrite, composée et interprétée par Joan Armatrading, première chanteuse noire à s’être hissée dans les charts anglais.

Atterrissage réussi

«Les Oies Sauvages» sort en juillet 1978 en Grande-Bretagne. L’ordre d’apparition des noms au générique ne pose pas de problème, étant entendu que Richard Burton arrive incontestablement en première position. L’énorme popularité apportée par James Bond conduit Roger Moore à le suivre de près, tandis que Richard Harris et Hardy Kruger ferment le banc. En revanche, l’affiche est une autre paire de manches. «La solution est venue de l’agent de Richard Harris», explique Euan Lloyd, «qui a suggéré que les noms apparaissent en différentes positions de façon ascendante, mais en partant de Burton».

Le film rencontre un grand succès et pousse Euan Lloyd à produire en 1980 un film du même genre, «Le Commando de sa Majesté». Il espère réunir à nouveau Roger Moore et Richard Burton, mais ce dernier est finalement remplacé par Gregory Peck. D’autres acteurs et techniciens des «Oies Sauvages» feront partie de l’aventure (Kenneth Griffith, Patrick Allen, Roy Budd, John Glen, Bob Simmons, etc.).

En 1984, pressé par les distributeurs internationaux, Euan Lloyd met en chantier « Les Oies Sauvages 2 », d’après «The Square Circle» de Daniel Carney. Changement d’ambiance, puisqu’un groupe de mercenaires doit faire échapper de sa prison berlinoise le nazi Rudolf Hess. Parmi eux, un certain Allen Faulkner. Richard Burton est le seul à reprendre son rôle mais alors qu’il va débuter le tournage en Allemagne, il meurt en Suisse, le 5 août 1984. Le projet est cependant trop avancé pour être annulé. Edward FoxLe Chacal») remplace alors Burton et Faulkner se prénomme désormais Alex. Mais malgré un casting prestigieux (Scott Glenn, Barbara Carrera, Laurence Olivier, Robert Webber) et la présence du réalisateur Peter HuntAu Service Secret de sa Majesté»), le film peine à égaler l’original et le succès est mitigé. Ce sera le dernier film produit par Euan Lloyd.

Philippe Lombard

[Texte écrit à l’origine pour le livret du DVD du film édité chez Opening en 2005]

[Sources : «L'Express» (6 novembre 1967), www.roger-moore.com, livret du CD «The Wild Geese» par Geoff Leonard et Pete Walker (Castle Music, 1999), «Double-O-Stunts» de John Cork (MGM, 2000), «For My Eyes Only» de John Glen (Batsford, 2001), «Roger Moore His Films And Career» de Gareth Owen et Oliver Bayan (Robert Hale, 2002).]]

Titre Original :
WILD GEESE, THE

Titre français :
OIES SAUVAGES, LES

Année : 1978

Nationalité : Angleterre / Suisse

Réalisé par :
Andrew V. McLaglen

Ecrit par :
Reginald Rose & Daniel Carney

Musique de :
Roy Budd

Interprété par :
Richard Burton, Roger Moore, Richard Harris, Hardy Krüger, Stewart Granger, Winston Ntshona, John Kani, Jack Watson, Frank Finlay, Kenneth Griffith, Barry Foster, Ronald Fraser, Ian Yule & Patrick Allen


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