Tintin et le Mystère de la Toison d’Or (1961)
Posté le 2008-10-09 16:54:02

En 1957, André Barret (journaliste à «Paris Match», «Réalités» et «Connaissance des Arts») écrit à Hergé pour lui proposer de produire un film de Tintin. Les discussions vont durer trois ans. L’artiste propose de s’inspirer du «Temple du Soleil», selon lui l’album le plus cinématographique. Mais la production lui préfère une histoire originale, spécialement conçue pour répondre aux impératifs visuels et narratifs du Septième Art. Bon gré, mal gré, Hergé accepte mais se réserve le droit de refuser ou de modifier le scénario écrit par André Barret et Rémo Forlani (qui rencontrent le Maître à Bruxelles). En 1960, il finit par accepter le script de Tintin et le Mystère de la Toison d’Or.

Il s’agit maintenant de trouver le casting idéal et principalement un Tintin crédible. La production dépêche une équipe de «détectives» chargés de découvrir l’interprète adapté, en France, en Belgique, en Suisse et au Canada. Le destin décida qu’un Belge jouerait le rôle de Tintin. En août 1960 sur la plage d’Ostende, l’assistante de production Chantal Rivière remarque un jeune moniteur sportif, pas très grand, athlétique, sympathique et dont le visage rappelle celui du reporter. Elle va l’aborder sans plus tarder et lui demander si jouer le rôle de Tintin l’intéresserait. À dix-huit ans, Jean-Pierre Talbot ne sait pas que sa vie va être à jamais marquée par cette rencontre.

Chantal Rivière envoie une photo du jeune homme à André Barret, qui l’invite à Paris. On le maquille de façon approximative puis on le fait bouger devant une caméra. Enfin, pour pouvoir départager la centaine de candidats, il passe un ultime test, aux studios de Boulogne-Billancourt. À l’époque, Jean Delannoy y tourne La Princesse de Clèves avec Jean Marais et Marina Vlady. Jean-Pierre Talbot découvre avec intérêt le milieu du cinéma, mais se rend vite compte que les gens sur le plateau sont encore plus curieux à son égard. Ce serait lui, Tintin ?

«On m’a fait prendre place devant une caméra (les caméras sont insonorisées) et on m’a dit : «La caméra tourne, fais ce que tu veux». Effectivement une petite lumière rouge venait de s’allumer. Alors j’ai pensé : «Puisque je suis ici pour ressembler à Tintin, essayons de lui ressembler». Le temps de faire un rapide portrait psychologique du personnage et je me mettais à l’œuvre. A priori Tintin est sympathique et sportif, que vouliez-vous que je fasse ? J’ai d’abord été sportif : j’ai réalisé quelques mouvements de gymnastique au sol, des petites roulades, quelques esquisses de sauts périlleux, que je savais faire. Pour avoir le côté sympathique de Tintin, j’effectuais tout cela en dilettante, souriant quand je ratais quelque peu mes mouvements. Cette démonstration devant la caméra a certainement fait que j’ai été choisi. Par la suite, j’ai été placé en situation, c’était le dernier test. Je devais poursuivre un bandit, me cacher derrière un arbre, un véritable début de scénario...».

L’essai est concluant et Jean-Pierre Talbot devient le premier Tintin de chair et d’os de l’écran. Suivent six mois de préparation intensive : cours de diction, de comédie, natation, entraînement musculaire, essais de maquillage et de costume... «Parallèlement, j’ai suivi des cours de mime afin que mon corps soit à l’image de Tintin pour ses déplacements et ses mouvements particuliers. Quand Tintin est étonné, son cou est légèrement en avant, ses genoux sont fléchis, ses bras également mais de façon parallèle». Le jeune homme se sent parfaitement à l’aise dans la peau du héros, estimant avoir été choisi parce qu’il était «psychologiquement un peu Tintin». Devoir «chercher» les traits de caractère du personnage en lui aurait conduit l’acteur à l’échec. Qu’en pense Hergé ?

«J’ai rencontré Hergé pour la première fois dans le bureau de la production ; nous n’avions pas rendez-vous et chacun ignorait la venue de l’autre. Je l’ai immédiatement reconnu, lui aussi (heureusement) m’a reconnu ; nous sommes restés quelques secondes sans rien dire (des secondes qui m’ont paru une éternité) puis il a dit : «Oui, c’est bien lui !». Il m’a embrassé, il était très ému et moi également. Immédiatement est né l’un pour l’autre un sentiment d’estime et de respect (surtout de ma part)».

André Barret propose tout d’abord le film à Philippe de Broca, âgé de vingt-huit ans. Admirateur des albums d’Hergé depuis toujours, il semble s’enthousiasmer pour le projet mais hésite en voyant les acteurs dans la peau des personnages. Comment cela allait-il rendre à l’écran ? De plus, il n’y avait aucun moyen d’intégrer de personnage féminin... De Brocase retire et décide de faire «son» Tintin : ce sera L’Homme de Rio avec Jean-Paul Belmondo. Puis, par l’intermédiaire de Rémo Forlani, Alain Resnais est intéressé au projet : «On était prêt à tourner une dizaine de minutes pour voir si c’était possible, mais évidemment ce qui m’intéressait c’était de voir si par les décors, les objets, on arrivait à trouver des équivalences de ce qu’on n’appelait pas encore la «ligne claire», cette espèce de nettoyage de tous les détails. Je voulais tout faire en studio, ça aurait coûté très cher. Le producteur a reculé en disant qu’il voulait tourner dans de la vraie campagne, avec un vrai château, et ça n’a pas eu de suite».

Serge Bourguignon, qui n’a pas encore réalisé Les Dimanches de Ville-D’Avray avec Hardy Kruger et Nicole Courcel, est alors sur les rangs avant d’être écarté. La réalisation du tout premier Tintin de cinéma échoit finalement à Jean-Jacques Vierne, qui a travaillé à l’ORTF et au cinéma comme assistant de Yves Ciampi et Jules Dassin.

Le rôle du capitaine Haddock est confié à Georges Wilson, qui donne vie au personnage avec talent, en lui étant fidèle sans charger. Les Dupondt sont deux jumeaux désirant rester anonymes, Max Elloy est Nestor, et Georges Loriot, le professeur Tournesol. On fait appel aussi à deux vedettes, le grand Charles Vanel (Le Salaire de la peur) et le chanteur Dario Moreno, ainsi qu’à Marcel Bozzuffi (rendu célèbre plus tard par Z et French Connection).

Le tournage débute le 2 mai 1961 et est annoncé avec fracas dans la presse. Dans «Le Film Français» du 21 avril, une pleine page montre simplement une photo de Jean-Pierre Talbot sur fond blanc, surmontée d’un «André Barret présente». L’équipe se rend dans des endroits que Tintin n’a jamais eu l’occasion de visiter dans les albums : Istanbul, la Macédoine, le Mont Athos, les Météores et la Yougoslavie.

L’histoire est tout à fait dans le style d’Hergé et fonctionne d’ailleurs un peu comme «Le Secret de la Licorne» et «Le Trésor de Rackham Le Rouge» : Tintin et Haddock découvrent par hasard l’existence d’un trésor et se mettent à sa recherche, alors qu’il se trouve à proximité (dans le film, sous leurs yeux !). Le capitaine fait allusion à son ancêtre le Chevalier de Haddoque ; les Dupondt s’habillent en evzones (comme dans «Objectif Lune») et provoquent les rires des passants (comme dans «Le Lotus Bleu») ; Tintin jette des pierres dans l’escalier d’une tour contre des poursuivants (comme dans «L’Ile Noire») et le Tétaragua renvoie à tous les pays imaginés par Hergé (la Syldavie, le San Theodoros, la Bordurie, la république Poldomoldaque, le Khemed, le Gopal...).

André Barret demande à André Popp de composer la bande originale. Ce choix n’est pas dû au hasard, puisque Popp a déjà mis en musique les adaptations radiophoniques des aventures de Tintin à la fin des années cinquante. «Mon parti-pris a été simple : pas question de musique marrante, gaguesque mais plutôt quelque chose qui sente l’aventure et l’exotisme, dans un langage clair, direct et, je l’espère, personnel. Avec également des passages tendus et dramatiques qui crédibilisent les péripéties traversées par Tintin, Milou et Haddock. Car lorsque le danger plane, il serait stupide de le désamorcer par de l’humour ou du second degré musical».

Le film est incontestablement une réussite et fut d’ailleurs un succès. En tête des recettes de Noël à Bruxelles, il attira plus de deux cent mille spectateurs à Paris. Casterman sortira en 1962 un album-photo du film, sur lequel Hergé refusa de voir inscrit son nom, pour éviter toute confusion…

Philippe Lombard

[Merci à Jérôme Wybon]

[Sources : «Le Film Français» du 21 avril 1961, «La Bande Dessinée et le Cinéma» de Jean-Paul Tibéri (Regards, 1981), «Cinéma et Bande Dessinée» (Cinémaction / 1991), «Moulinsart-Hollywood : quand Tintin fait son cinéma» de Benoît Peeters et Wilbur Legeube (Eva 1 Communication / Arte, 1995), livret-CD «Tintin au Cinéma» de Stéphane Lerouge (FGL, 1998)]

Titre Original :
TINTIN ET LE MYSTERE DE LA TOISON D'OR

Titre anglais :
TINTIN AND THE MYSTERY OF THE GOLDEN FLEECE

Année : 1961

Nationalité : France / Belgique

Réalisé par :
Jean-Jacques Vierne

Ecrit par :
André Barret, Rémo Forlani & Hergé

Musique de :
André Popp

Interprété par :
Jean-Pierre Talbot, Georges Wilson, Georges Loriot, Max Elloy, Charles Vanel, Ulvi Uraz, Darío Moreno, Dimos Starenios, Marcel Bozzuffi, Demetrios Myra, Henri Soya & Serge Marquand


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