Les 900 Jours de Leningrad
Posté le 2008-09-02 23:56:41

Après «Le Bon, la Brute et le Truand» (1966), Sergio Leone ne veut plus réaliser de Westerns et a déjà en tête «Il était une fois en Amérique», d’après les mémoires d’un gangster juif new-yorkais. Mais sur l’insistance du patron de la Paramount, il met en scène «Il était une fois dans l’Ouest» avec Charles Bronson, Henry Fonda et Claudia Cardinale. À l’issue du tournage, Leone se trouve aux Etats-Unis et tombe sur un livre de Harrison Salisbury intitulé «Les 900 Jours, le Siège de Leningrad».

Salisbury avait vécu le siège de Leningrad en tant que correspondant du «New York Times», de 1941 à 1944. Leone est captivé par la description de la vie des habitants pendant cette période. Le froid, la famine, la mort, voire le cannibalisme, tout cela lui rappelle «L’Enfer» de Dante et le convainc qu’il tient là une histoire fantastique.

«À partir des éléments extrêmement précis et documentés que contenait ce livre, j’ai imaginé une histoire parallèle et inventé d’autres personnages. Ainsi, dans mon film, le héros sera non pas le journaliste mais un jeune caméraman qui est censé l’avoir accompagné lors de son séjour à Leningrad. Au départ, les deux hommes n’étaient là que pour quelques jours, mais très vite, sans vraiment se rendre compte de ce qui leur arrive, ils se retrouvent bloqués dans la ville assiégée par l’armée d’Hitler. Ils y resteront jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Pendant le siège, le caméraman américain vit une histoire d’amour avec une jeune habitante de Leningrad. A l’époque, Staline punissait de dix ans de prison tout citoyen soviétique convaincu d’avoir une liaison avec un occidental. Mais la fille s’en fiche parce qu’elle n’a aucun espoir de survivre au siège. A la fin, le caméraman meurt le jour de la libération de la ville, au moment où il est en train de filmer la reddition des Allemands. Et la jeune fille se rend compte de sa mort en voyant par hasard un film d’actualités : elle voit la caméra exploser sous un obus…».

Le réalisateur italien se rend en URSS en 1971, dans l’espoir d’obtenir la collaboration des autorités soviétiques, car il n’imagine pas tourner son film autre part qu’à Leningrad. Mais les représentants tentent de le décourager, finissant par lui expliquer que l’administration Brejnev s’est durcie depuis Khroutchev. Leone fera trois ou quatre autres voyages sans plus de succès. Les choses changent à partir de 1984. «Il était une fois en Amérique» est le premier de ses films à être distribué en Russie, et l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir va débloquer la situation.

Les Soviétiques appréhendent toutefois le fait qu’un cinéaste occidental, sur lequel ils n’ont pas vraiment de contrôle, raconte un épisode de leur Histoire. Pour parer à cela, Leone demande qu’on lui adjoigne un écrivain russe, qui connaisse parfaitement le siège de Leningrad et qui aura son mot à dire pendant l’écriture du scénario. L’idée est acceptée. Le père du Western italien respire et peut désormais travailler sur le script, qui débute par un magistral plan-séquence :

«Je commence par un gros plan des mains de Chostakovitch. Elles sont sur les touches de son piano… La caméra sera sur un hélicoptère, hors de la maison, et le gros plan sera pris au travers de la fenêtre ouverte. Nous voyons les mains qui cherchent les notes de la «Symphonie de Leningrad». Et le compositeur les trouve. Cette musique est répétitive. Elle commence avec trois instruments, puis cinq, puis dix, puis vingt, puis cent… Et mon ouverture sera faite sur cette musique. En un seul plan-séquence. Un plan-séquence comme on n’en a jamais fait : la caméra quitte le gros plan des mains du compositeur. Elle va en arrière. Nous découvrons sa chambre. On en sort par la fenêtre. C’est la rue. L’aube. Deux civils sortent dans cette rue. Chacun porte un fusil. Et ils montent dans un tramway. La caméra suit le tramway. La musique continue. Le tramway s’arrête plusieurs fois. Des civils le prennent. Ils sont tous en armes. Enfin, le tramway arrive dans une banlieue. Il s’arrête sur une petite place où se trouvent déjà plusieurs autres tramways. Et, à côté d’eux, ce sont des camions qui attendent. Les tramways se vident. Tous les passagers étaient des hommes armés… Pas de femmes. Les hommes montent dans les camions. La caméra suit les camions. Toujours la musique. Toujours le même plan. Pas de coupes. Pas d’inserts. Et nous arrivons devant les premières tranchées qui protègent la ville. La musique est de plus en plus forte. Il y a les tranchées. Et, tout d’un coup, la caméra va vers la steppe. Immense. Vide. La musique monte de plus en plus. Jusqu’à ce que la caméra ait traversée la steppe pour prendre, en enfilade, mille blindés allemands prêts à tirer. Et, dès les premiers coups de canon, mêlés à la musique, je coupe ! Plan suivant : un rideau s’ouvre. C’est le concert de Chostakovitch. Cinq mille personnes dans la salle. Cent quatre-vingt musiciens jouent. Et alors : GENERIQUE !».

Sergio Leone pense à Robert de Niro pour le personnage du caméraman et à une actrice russe pour le rôle de la jeune fille. Il veut aussi s’entourer de techniciens avec lesquels il a l’habitude de travailler comme le directeur de la photographie Tonino Delli Colli et le compositeur Ennio Morricone.

Fin 1988, Leone obtient enfin les autorisations de tournage, grâce à l’intervention de Giulio Andreotti, le ministre italien des affaires étrangères. Mais la mort le surprend le 30 avril 1989. Peu de temps avant, il avait demandé à Jean-Jacques Annaud de reprendre le projet s’il rencontrait un problème de santé. Le Français ne prend pas cette proposition au sérieux. «Quelques jours après sa mort, le producteur Alexandre Mnouchkine m’appelle pour m’annoncer que Sergio souhaitait que je reprenne «Les 900 Jours de Leningrad». Je lui demande alors s’il a un scénario et il me répond qu’il n’a qu’une valise de livres sur le sujet ! J’ai donc dû laisser tomber».

Philippe Lombard

[Sources : «Conversation avec Sergio Leone» de Noël Simsolo (Stock, 1987), «Studio» n°20, «Mad Movies L’âge d’or du cinéma de genre italien» hors-série n°5]

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