Arabesque (1966)
Posté le 2008-08-27 07:20:13

En avril 1963, Sophia Loren remet l’Oscar du meilleur acteur à Gregory Peck (pour «Du silence et des ombres»). À cette occasion, les deux acteurs se parlent et expriment leur envie de tourner ensemble. Encore faut-il trouver un sujet. Après le succès de «Charade» cette même année, le réalisateur Stanley Donen décide de remettre le couvert avec Cary Grant pour la cinquième fois et de l’opposer à Sophia Loren (sa partenaire sur «Orgueil et Passion» et «La Péniche du bonheur»). Mais Grant se trouve maintenant trop vieux pour jouer les séducteurs et ses vingt-cinq ans de différence avec Audrey Hepburn avaient déjà provoqué les moqueries des critiques. Il suggère à Donen de le remplacer par son ami Gregory Peck.

«Arabesque» est inspiré d’un roman de Gordon Cotler, «The Cipher» (publié en France sous le titre «Derrière la grille» en 1973). Un professeur spécialiste des langues anciennes est chargé de déchiffrer un message hittite sur lequel beaucoup de gens veulent mettre la main. Complètement perdu, il fait équipe avec la belle Yasmin, dont il ne sait jamais si elle de son côté, de celui des espions ou de celui de putchistes moyen-orientaux. En fait, le scénario s’inspire dans sa structure à celle de «Charade», si ce n’est que le duo est ici inversé : c’est l’homme qui est abusé et la femme qui endosse de multiples identités. On trouve aussi des éléments de «La Mort aux trousses» et la présence de Cary Grant n’aurait fait que les mettre encore plus en avant (Peck drogué semant la manique dans la circulation, Peck recevant un cadavre dans les bras et que l’on prend pour le meurtrier, et même la scène de l’hélicoptère qui fait écho à celle de l’avion chez Hitchcock).

Mais depuis «Charade», James Bond et les Beatles sont passés par là, tout est «pop». Londres est la ville la plus «in» du moment et c’est là que Donen vient poser ses caméras. Les intérieurs sont tournés aux studios Pinewood à partir d’avril 1965, juste après que l’équipe de «Opération Tonnerre» soit partie pour les Bahamas. La luxueuse maison de Yasmin est reconstituée par le décorateur Reece Pemberton. Une salle de bain spacieuse est conçue pour la scène où le professeur Pollock doit se cacher dans la baignoire de Yasmin qui prend une douche. Pour mettre à l’aise sa partenaire, Peck lui dit : «Ne soyez pas embarrassée, c’est juste un jeu. Strictement professionnel». Ce à quoi la belle Italienne répond en ôtant son peignoir : «Qu’est-ce qui vous fait penser que je serais embarrassée ?».

Comme il l’avait fait à Paris sur «Charade» en filmant la Comédie-Française ou le marché des Halles, Stanley Donen choisit des lieux de tournage peu vus comme le zoo de Regent’s Park, l’université d’Oxford ou bien encore l’hippodrome d’Ascot. Pendant le tournage de la scène de la course de chevaux, où tout le monde s’est revêtu de ses plus beaux atours, Peck se fait embarquer par sa partenaire. «Entre deux prises de vues, Sophia m’a pris par la main et m’a dit : «Venez, on va tenter notre chance !». Je ne savais pas de quoi elle parlait, mais je l’ai suivie… jusqu’au box de bookmakers. Elle voulait parier sur un cheval ! Et moi, je ne cessais de répéter : «Si on nous reconnaît, ça va déclencher une émeute…». Mais Sophia, elle, a osé ! D’ailleurs quand on est revenu sur le set, Stanley Donen qui nous avait interdit de sortir, n’a pas fait la moindre réflexion».

Pour la longue poursuite finale, Gregory Peck et Sophia Loren traversent un champ de blé en évitant des moissonneuses. L’acteur souffre encore d’un accident de cheval survenu sur le tournage de «La Ville abandonnée», un western de 1948, et ne peut courir trop vite. «Sophia, pourriez-vous ralentir s’il vous plaît ? Souvenez-vous que je suis censé vous porter secours» lui dit-il. Mais, ignorant tout de cette blessure, l’actrice le taquine sur sa lenteur, avant d’aller demander directement à Donen de faire en sorte qu’il accélère le mouvement… Elle devra finalement faire avec !

Les personnages montent ensuite à cheval et sont pris en chasse par un hélicoptère. La scène doit se terminer sur le viaduc de Crumlin, au sud du pays de Galles. Cet imposant édifice, construit entre 1853 et 1857, est alors en plein démantèlement (l’opération finira deux ans plus tard). Un des cascadeurs vient demander à un entraîneur de chevaux de course de la région de lui prêter un cheval capable de sauter de hauts obstacles. Le fils de celui-ci, âgé de dix-sept ans et qui rêve de devenir jockey de steeple-chase, l’accompagne sur le plateau. Il finit par doubler Gregory Peck dans les scènes de galopade. Il s’appelle Vic Armstrong et il vient de faire ses débuts dans la cascade. Il participera plus tard aux James Bond, aux Indiana Jones, aux Superman, et sera réalisateur de seconde équipe sur «Total Recall», «Demain ne meurt jamais» ou «Mission : Impossible 3»…

Henry Mancini est un autre rescapé de «Charade». Pour composer le score, le génial auteur du thème de «La Panthère Rose» se rend à Londres pendant le tournage. Le scénario lui pose problème. «Nous avions une histoire impliquant des gens avec des noms comme Yasmin, Azir, Beshraavi et Hassan Jena, et portant des costumes exotiques ou de gracieuses robes du Moyen-orient, mais le film était situé en Angleterre. J’ai fini par mélanger un peu des deux». Il obtiendra une nomination aux Grammy Awards.

Stanley Donen n’a que peu de considération pour «Arabesque», allant parfois jusqu’à dire qu’il en avait honte. «Ce n’était pas un bon script et je ne voulais pas le faire». Ce qui explique le style visuel du film (très sixties), destiné à palier les faiblesses du scénario… «Stanley Donen, avec ses millions et sa classe, a choisi le parti-pris de l’insistance» écrit Claire Clouzot dans «Cinéma 66». «Insistance dans la couleur : la séquence d’ouverture avec les lettres de l’alphabet d’opticien reflétées, géantes, dans les lunettes du professeur comme des enseignes au néon, la pellicule «passée» au rouge, au vert, au bleu, comme la merveilleuse scène de l’aquarium où les visages sont d’autres poissons dans la lumière glauque. Insistance dans l’acrobatie de la photo comme la promenade en bicyclette de Gregory Peck sous l’effet d’un hallucinogène euphorisant où l’image est prise d’une folie d’ivrogne qui voit double. Insistance dans la prise de vue d’hélicoptère –toujours plus haut, toujours plus fort !- qui nous fait suivre autant de cavalcades et raser autant de champs de seigle qu’il est humainement possible».

Philippe Lombard

[Sources : «Cinéma» n°109, 33t «Arabesque» (RCA, 1982), «Stanley Donen» de J.A. Casper (Scarecrow Press, 1983), «Gregory Peck, a charmed life» de Lynn Haney (Robson Books, 2005), «Gregory Peck» de Michel Senna (Séguier, 2006), www.vicarmstrong.com]

Titre Original :
ARABESQUE

Année : 1966

Nationalité : Etats-Unis

Réalisé par :
Stanley Donen

Ecrit par :
Julian Mitchell, Stanley Price, Peter Stone & Gordon Cotler

Musique de :
Henry Mancini

Interprété par :
Gregory Peck, Sophia Loren, Alan Badel, Kieron Moore, Carl Duering, John Merivale, Duncan Lamont, George Coulouris, Ernest Clark & Harold Kasket


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