Lucky Luke (1971)
Posté le 2008-07-22 19:36:58

1971 est une année faste pour le personnage de Lucky Luke, qui fête ses 35 ans et voit deux nouveaux albums publiés chez Dargaud, «Canyon Apache» et «Ma Dalton». Deux films sortent également sur les écrans : «Le Juge» de Jean Girault (une adaptation live de l’album du même nom et de laquelle a été supprimée le cow-boy solitaire !) et «Lucky Luke», un long-métrage d’animation produit par Belvision. Les relations de René Goscinny avec le studio belge avaient pourtant mal commencé puisqu’en 1967, «Astérix le Gaulois» avait été fait sans son accord, ni celui d’Uderzo. Les deux auteurs prirent alors les commandes de «Astérix et Cléopâtre» en 1968, mais ne bénéficièrent que de peu de moyens et d’un temps limité (moins d’un an). Pour «Lucky Luke», Goscinny obtient un budget de 4,5 millions de francs français et plus de deux ans de tournage (entre temps, Belvision a sorti «Tintin et le Temple du soleil»).

«La première décision qui a été prise concernant le dessin animé «Lucky Luke»», déclare à l’époque Goscinny, « a été de faire un scénario absolument original et inédit et de ne pas reprendre une des histoires ayant déjà fait l’objet d’un album. Cela essentiellement dans le but de produire une histoire dont l’humour soit très directement adapté au dessin animé et de pouvoir ainsi donner à celui-ci un maximum d’efficacité». De plus, Goscinny veut réunir tous les poncifs du western (la cavalerie, les Indiens, l’attaque de la diligence, le saloon, etc.) et aucun album ne les contient tous. Cependant, plusieurs éléments sont extraits de certaines histoires dessinées : Luke jouant aux échecs avec Jolly Jumper («Jesse James»), les chapeaux des occupants de la diligence qui s’inversent («La Diligence»), la fumée de cigarette se transformant en têtes de mort («Le Pied-tendre»), les pompiers pressés et l’entraînement au tir des Dalton («Les Cousins Dalton»)… On retrouve aussi des personnages comme le sorcier indien à l’énorme masque de «Canyon Apache», le croque-mort des «Rivaux de Painful Gulch» et le lieutenant MacStraggle du «20ème de Cavalerie» (où il était pourtant colonel !).

Goscinny écrit une première trame puis la retravaille avec Morris et Pierre Tchernia (avec qui il collabore régulièrement à la télévision depuis 1966). «Quand le scénario est à peu près au point, on en fait le scénario dessiné, plan par plan, et c’est Morris qui fait les dessins qui servent de base aux animateurs. C’est le travail le plus difficile, le plus long, c’est à ce moment que se posent les problèmes de rythme, de gags, etc. En même temps, Morris dessine chaque personnage, avec ses dimensions exactes, dans toutes ses positions, vu de tous les côtés, de façon à servir de modèle aux animateurs. Le style du décor étant assez nouveau, Morris a dû crayonner les premiers décors, jusqu’à ce que le décorateur ait pris le «coup de patte». Désormais, nous avons, Morris, Tchernia et moi, surveillé tous les stades de la fabrication : les boucles d’animation, le graphisme, la couleur, et chaque fois qu’on nous présentait un morceau de film, c’était à nous de l’accepter ou de le refuser». Chaque semaine pendant deux ans, Goscinny et Tchernia vont se rendre en train à Bruxelles (où vit Morris). C’est à cette occasion que les deux hommes établiront les grandes lignes du scénario du «Viager» (qui verra le jour en 1972).

Si Morris en créant Lucky Luke avait déjà pensé au cinéma, faisant en sorte que ses traits et sa silhouette ne puissent pas être trahis par l’animation, quelques problèmes se posent tout de même sur ce film. Il faut dire qu’hormis des tentatives marginales d’animer le cow-boy solitaire dans les années soixante (sur des pilotes de séries qui ne débouchèrent sur rien), rien n’a encore été fait sur Lucky Luke. On en arrive à la conclusion qu’il faut simplifier le personnage : la silhouette est plus longiligne, la mèche est moins touffue, les coutures du chapeau et du pantalon disparaissent et les ourlets ne dépassent pas (de même, Jolly Jumper perd sa crinière et les Dalton sont impeccablement rasés).

Une fois le look du personnage arrêté, il faut s’occuper de sa mobilité ; un élément essentiel va s’avérer impossible à retranscrire. «Quand Lucky Luke tire avec une grande rapidité», explique Morris, «le mouvement est décomposé en trois images : 1/ il a le verre à la main. 2/ il tire. 3/ il reprend son verre qui n’a pas eu le temps de tomber. Cette séquence n’est pas réalisable au cinéma. Dans la bande dessinée, une fraction de seconde est décomposée en trois images sur lesquelles on peut s’attarder ; même le ralenti cinématographique ne peut pas donner une telle impression. Pour le film, nous voulions réaliser ce gag, nous nous sommes rendu compte que c’était impossible». Le problème ne sera pas non plus résolu dans «La Ballade des Dalton» ; quant à Terence Hill, il le contournera en rengainant plus vite que son ombre (plutôt qu’en tirant), dans le film live de 1991.

Reste maintenant à le faire parler. «Nous avons eu beaucoup de difficultés pour le choix d’une voix» se souvient Morris. Un premier enregistrement est réalisé avant la mise en images (pour faciliter le travail des animateurs) avec les intonations de Michel Roux. Finalement, Marcel Bozzuffi sera la première voix de Lucky Luke, à la grande satisfaction du dessinateur. «J’ai fait une découverte étrange. Depuis le jour où je l’ai dessiné pour la première fois en 1946, je me demandais quelle voix pourrait avoir Lucky Luke. Je le sais à présent. Sa voix ressemble à s’y méprendre à celle de Marcel Bozzuffi. Entendre parler cette bouche d’où n’étaient sortis jusqu’ici que des ballons de bandes dessinées m’a causé une émotion semblable à celle qu’éprouve sans doute le sourd qui, enfin guéri, entend pour la première fois la voix de son fils…».

Bozzuffi, cantonné dans les rôles de durs («Z», «French Connection», de nombreux polars italiens…), est un habitué du doublage. Il a longtemps été la voix de Paul Newman et a doublé à l’occasion Charles BronsonLes 12 Salopards»), George SegalLe Secret du Rapport Quiller») ou Lee Van CleefLe Dernier Jour de la Colère»). Quant aux Dalton, ils sont doublés par Pierre Trabaud (Joe), Jacques Balutin (William), Jacques Jouanneau (Jack) et Pierre Tornade (Averell).

«Une des idées qui nous est venue chemin faisant», raconte René Goscinny, «alors qu’au départ nous n’y pensions pas du tout, c’est qu’il nous fallait un récitant, une voix qui explique certaines choses, comme cela se pratique dans Shakespeare… et dans les albums de bandes dessinées, où il y a de temps en temps, de courts textes qui explicitent l’action. Pour être ce récitant, nous avons pensé à Jolly Jumper. Cette décision prise, il ne nous restait plus qu’à choisir la «voix» de Jolly Jumper. Morris, Tchernia et moi, nous l’entendions cette voix, mais pas forcément de la même façon. Finalement, nous sommes tombés d’accord sur le fait que comme le cheval de Lucky Luke se considère comme le seul être vraiment raisonnable, vraiment sensé de l’histoire, il devait avoir une belle voix aux intonations chaudes et graves et c’est une voix de ce genre que nous avons choisie». Celle de Jean Berger, l’interprète de John Steed dans la version française de «Chapeau Melon & Bottes de Cuir».

«Lucky Luke» sort en décembre 1971 et rencontre un certain succès. Au printemps 1972, la firme Total édite une adaptation en livre largement illustrée d’images du dessin animé, sous le titre de «Daisy Town». En 1983, six ans après la disparition de Goscinny, Morris adapte le film en album et reprend lui aussi ce titre («Lucky Luke» étant certainement un peu passe-partout pour un album). Dès lors, le premier long-métrage de Lucky Luke va se transformer en «Daisy Town» dans toutes les référencements et filmographies, jusqu’au DVD (édité par Citel). Terence Hill adaptera cette histoire en 1991, affirmant que l’album «Daisy Town» est un des meilleurs de la série. Or, il s’agit certainement de l’un des pires, Morris adaptant des gags et une mise en scène prévus pour l’écran et non pour le papier ! En réalité, Hill a simplement remaké le film. Pour preuve : certains gags (comme l’échelle portée à une extrémité par un vieil homme en chaise roulante) viennent du dessin animé et non de l’album.

Philippe Lombard

[Sources : «Télérama» n°1142, «Image et son» n°260, «Histoire d’un dessin animé, Luky Luke» (Dargaud, 1971), «La Bande dessinée et le cinéma» de Jean-Paul Tibéri (Regards, 1981), «Morris, Franquin, Peyo et le cinéma» de Philippe Capart et Erwin Déjasse (Editions de l’an 2, 2005)]

Titre Original :
LUCKY LUKE

Titre français :
DAISY TOWN

Année : 1971

Nationalité : France / Belgique

Réalisé par :
René Goscinny

Ecrit par :
Alain De Lannoy, Philippe Landrot, Pierre Tchernia, René Goscinny & Morris

Musique de :
Claude Bolling


Commentaires
Réagissez dans le Forum à propos de cet article ou donnez nous votre avis ?
Cliquez ici

FaceBook


Les illustrations et photos contenues sur ce site sont la propriété de leurs éditeurs respectifs.
Les textes contenus sur ce site sont la propriété de Philippe Lombard

Powered by http://www.devildead.com