Opération Opium (1966)
Posté le 2008-04-07 01:08:42

Le 12 mars 1964, Paul G. Hoffman, directeur général des Fonds Spéciaux des Nations Unies, annonce la mise en chantier prochaine de six téléfilms de 90 minutes, «pour attirer l’attention du public sur les actions sociales et économiques des Nations Unies». Les réalisateurs impliqués sont Peter Glenville, Stanley Kubrick, Joseph L. Mankiewicz, Otto Preminger, Robert Rossen et Fred Zinnemann. Trois scénaristes sont annoncés : Reginald Rose, Tad Mosel et Peter Stone. Et cinq compositeurs sont prévus : Elmer Bernstein, Henry Mancini, Alex North, André Previn et Richard Rodgers. La société Xerox Corporation (l’inventeur du photocopieur) se propose de sponsoriser et de produire le programme (à hauteur de quatre millions de dollars), qui sera diffusé chaque mois à égalité sur ABC et NBC, à partir de janvier 1965. Dans les mois qui suivent, la John Birch Society, une association d’extrême-droite, tente de faire pression pour empêcher la Xerox de financer le projet. «Nous détestons voir une entreprise de ce pays faire la promotion de l’ONU quand nous savons que l’ONU est au service de la conspiration communiste». Les neuf mille lettres de protestation reçues au siège de la société n’y changent rien, le projet continue sur sa lancée. Avec pourtant quelques modifications. En septembre 1964, le programme est ramené à cinq téléfilms et seuls Fred Zinnemann et Joseph L. Mankiewicz sont toujours impliqués. Les autres réalisateurs sont remplacés par Alfred Hitchcock, George Sidney et Terence Young.

Mankiewicz réalise «Carol for Another Christmas» d’après Charles Dickens, avec Peter Sellers, Britt Ekland, Sterling Hayden et Ben Gazzara. Ce pamphlet fantastique sur la guerre, est diffusé le 28 décembre 1964 sur ABC. Sidney met ensuite en scène «Who has seen the wind ?» avec Stanley Baker et Edward G. Robinson. Avant même sa diffusion, le 19 février 1965, la Telsun Foundation (créée pour produire la série) annonce que trois téléfilms sont repoussés à l’automne suivant, «car le tournage va prendre beaucoup plus de temps que prévu». Le projet était-il trop ambitieux à la base ? Toujours est-il que le bateau prend l’eau. Terence Young est le seul à rester dans la course. Le téléfilm suivant, «Once upon a tractor», est réalisé par le cinéaste argentin Leopoldo Torre Nilsson. Interprété par Diane Cilento (l’épouse de Sean Connery), Alan Bates et Jean-Pierre Aumont, il raconte sur le ton de la comédie comment un fermier qui s’est vu refuser un tracteur par le gouvernement américain décide de s’adresser aux Nations Unies. Il n’est diffusé que le 9 Septembre 1965 sur ABC (on est donc loin de la diffusion mensuelle annoncée !). Le même mois débute le tournage de «Opération Opium», qui sera le dernier film produit par Telsun pour le compte de l’ONU.

La dernière trouvaille de Ian Fleming

Lorsqu’il est contacté pour le projet au printemps 1964, Terence Young choisit parmi les sujets proposés celui de la drogue, un fléau qui préoccupe particulièrement l’ONU. Young s’adresse à Ian Fleming, qu’il connaît depuis 1961 (à l’époque de la préproduction de «Dr No»). Le romancier et journaliste britannique qui aime à l’occasion délaisser 007 pour écrire d’autres choses (le roman pour enfants «Chitty Chitty Bang Bang», le recueil de reportages «Thrilling Cities»…) accepte et écrit un synopsis, où il est question d’un chargement d’opium rendu radioactif pour le suivre à la trace. Cette idée est en fait la déclinaison d’un élément révélé dans «Les Contrebandiers du Diamant» («The Diamond Smugglers»), un livre-enquête publié par Fleming en 1957 sur le trafic de pierres précieuses en Afrique du Sud. Un membre de l’Organisation Internationale de Sécurité de l’Industrie du Diamant lui avait expliqué que le laboratoire de Recherches du Diamant, à Johannesburg, avait «inventé un moyen d’«étiqueter» les diamants en les peignant avec un vernis radio-actif invisible. On peut ainsi placer sous la terre ou dans la concession certains diamants «étiquetés», pour mettre à l’épreuve l’honnêteté des ouvriers. Si les diamants étiquetés se retrouvent dans la production de la journée à la salle de tri, tout est bien ; si quelqu’un en prend un et essaie de la faire passer en franchissant le tourniquet, une sorte de compteur Geiger donne l’alarme».

Le 12 août 1964, Ian Fleming meurt à l’hôpital de Canterbury des suites d’une crise cardiaque, à l’âge de 56 ans. Terence Young décide cependant de continuer l’aventure et engage le scénariste Jo Eisinger (avec lequel il vient de travailler sur le film à sketches «Guerre Secrète») pour transformer la trame initiale en un solide scénario. Mais il doit avant tout composer avec les héritiers de Fleming, qui tentent de contrôler et de freiner les utilisations abusives du nom du romancier, alors que le très attendu «Goldfinger» de Guy Hamilton s’apprête à sortir sur les écrans du monde entier. Le réalisateur obtient le feu vert de Glidrose (la société protectrice des droits de Fleming), à condition que soit bien précisé au générique : «d’après une idée de Ian Fleming».

Jo Eisinger se souvient du scénario qu’il a écrit en 1960 pour la série «Destination Danger» avec Patrick McGoohan. Dans l’épisode «Poste de confiance», l’agent secret John Drake était révolté par l’état dans lequel la fille d’un de ses amis se trouvait après avoir plongé dans la drogue. Il se rendait alors de sa propre initiative au Moyen-Orient pour récupérer la liste des principaux acheteurs de cargaisons d’opium brut. Pour le film de Terence Young, Eisinger reprend donc «l’idée de Ian Fleming» en l’adaptant à la drogue, ainsi que l’aspect quasi-pédagogique de l’épisode de «Destination Danger» (c’est au reste ce que l’ONU lui demande : écrire une œuvre de propagande).

L’histoire suit Lincoln et Jones, deux inspecteurs du Bureau des Narcotiques de l’ONU, qui tentent de détruire un important réseau de trafic de drogue. Ils s’emparent d’une cargaison d’opium en Iran et la rendent radioactive afin de la suivre à distance. Armés de compteurs Geiger, ils suivent la trace du convoi à travers le désert, mais la perdent brusquement, les trafiquants ayant pris la voie des airs. Ils retrouvent une partie du chargement à Naples et continuent leur progression à Nice et Monte-Carlo. Lincoln est éliminé après avoir été torturé et Jones parvient à retrouver la trace des trafiquants dans le Marseille-Paris et à les éliminer.

La piste aux étoiles

Terence Young est au sommet de sa carrière. Auréolé du succès des «James Bond» (il vient juste de terminer «Opération Tonnerre»), il a la possibilité de tourner de grosses productions comme «Les Aventures amoureuses de Moll Flanders», «Guerre Secrète» ou «Triple Cross». Il a alors en tête de réaliser «The Poppy Is Also a Flower» (premier titre) pour le cinéma, après un premier passage télé comme le prévoit la Telsun. Il demande à son ami Euan Lloyd (ex-assistant d’Albert Broccoli, devenu producteur avec «Le Dernier Passage» et «Bien joué, Matt Helm») de le produire. Celui-ci accepte avec joie et souscrit à l’idée d’une exploitation en salles. «J’ai fait la suggestion que si nous pouvions obtenir un casting important, nous pourrions alors sans doute réunir plus de fonds pour le financement. A la Maison-Blanche, j’ai rencontré l’ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU, Adlai Stevenson et je l’ai convaincu de la viabilité du projet. Je lui ai demandé une lettre ouverte pour toutes les ressources créatives que nous souhaitions contacter. (...) J’ai alors pris une suite au Beverly Hilton Hotel comme bureau du casting. Terence et moi avions accepté de n’être payés qu’un dollar chacun, comme producteur et réalisateur. Peut-être que quelques stars seraient prêtes à faire de même. Cela valait le coup d’essayer. Bien sûr, les agents à Hollywood nous ont pris pour des fous et nous avons donc contacté les stars directement. J’ai approché celles que je connaissais comme Jack Lemmon, Robert Mitchum ou Victor Mature. Elles étaient déjà prises mais elles ont fait passer le mot que c’était pour la bonne cause et ont encouragé leurs amis à nous aider s’ils le pouvaient».

Le mot passe si bien que le casting se transforme en rêve de cinéphile : Senta Berger, Stephen Boyd, Yul Brynner, Omar Sharif, Eli Wallach, Angie Dickinson, Hugh Griffith, Jack Hawkins, Rita Hayworth, Trini Lopez, Marcello Mastroianni, E.G. Marshall, Trevor Howard, Anthony Quayle, Gilbert Roland, Harold Sakata et les Français Jean-Claude Pascal et Georges Géret.

De la Riviera à l’Iran

Le dimanche 26 septembre 1965, une conférence de presse se tient aux studios de la Victorine à Nice avec Yul Brynner et Rita Hayworth pour annoncer le début du tournage. L’aspect «philanthropique» du film est mis en avant et relayé par les médias. «Réalisé pour le compte de la Telsun, organisation à but non lucratif constituée afin de mettre sur pied des productions destinées à montrer que les activités de l’ONU ne sont pas essentiellement politiques, les bénéfices du film iront à l’œuvre mondiale de l’enfance déshéritée. Contribuant généreusement à la réalisation de cette superproduction, toutes les vedettes ont accepté de travailler bénévolement pour un dollar symbolique. Yul Brynner devait indiquer que s’il avait fallu payer tous ces artistes à leur juste prix, le plateau serait revenu pour le moins à vingt millions de francs». Le film est intitulé «Les Fleurs du Mal», en référence au pavot que l’on transforme en héroïne (un titre plus poétique que l’original). Le nom de Fleming n’est pas révélé à ce moment. «Le Film Français» avance qu’il s’agit d’un scénario écrit «d’après une idée de Adlai Stevenson». Peut-être les pourparlers avec Glidrose ne sont-ils pas encore terminés. Peut-être la Telsun craint-elle que le nom du père de James Bond relègue l’aspect altruiste de l’opération au second plan.

Tout au long du tournage français, le casting semble devoir s’étoffer. On évoque Alberto Sordi et Sterling Hayden. «Le Film Français» affirme fin octobre que «Alain Delon campera le rôle d’un détective français (…). Il avait d’abord été prévu que ce personnage, américain au départ, serait joué par Richard Widmark». Aucun de ces acteurs n’apparaîtra finalement dans le film. Le seul refus essuyé par Euan Lloyd est le chanteur Harry Belafonte. Il le remplace par Trini Lopez, qui vient jouer son propre rôle et chanter «Lemon Tree» et «La Bamba» au Sporting-Club de Monte-Carlo. Terence Young charge le cascadeur français Yvan Chiffre de régler une séquence de catch féminin et la bagarre finale entre E.G. Marshall et Gilbert Roland sur la voie ferrée (qui faillit mal tourner, un rouleau d’air l’ayant projeté quatre mètres au-dessus du sol). Le tournage se poursuit ensuite en Iran. La lettre écrite par Adlai Stevenson pour Euan Lloyd permet d’ouvrir toutes les portes, y compris celles du Shah, qui facilite toutes les démarches nécessaires au bon déroulement des prises de vue.

Des héros «vrais»

«The Poppy is also a flower» est diffusé le 22 avril 1966 sur ABC avec une introduction de la princesse Grace Kelly prévenant des dangers de la drogue. Le «New York Times» parle d’un «mélo international vieux jeu». Il est vrai que le film ne brille pas par son originalité ni par son rythme trépidant. Mais il faut se rappeler qu’il a avant tout un dessein pédagogique et qu’il n’est pas simplement un récit d’aventures. Trevor Howard et E.G. Marshall donnent une vraie consistance à leurs personnages d’enquêteurs de l’ONU. Ils ne sont pas des ersatz de 007, mais des héros «vrais», c’est à dire plus humains et plus crédibles que peut l’être le célèbre agent secret. Lincoln a dédié sa vie à combattre les trafiquants, pour venger son jeune frère, un athlète d’exception détruit par la drogue. Au «Stromboli», une boîte de Naples, il proposera même à une jeune toxicomane d’essayer une cure de désintoxication, en vain. Sa mort, aux trois-quarts du film, saisit le spectateur et donne encore plus d’authenticité au récit, qui sonne réellement comme ce qu’il est : une campagne anti-drogue.

Philippe Lombard

[Cet article a été à l’origine écrit pour le fanzine «Forgotten Silver» (qui existe aussi en version «blog» : http://forgottensilver.wordpress.com/).]

[Sources : «The New York Times» des 13 mars 1964, 21 août 1964 et 11 février 1965, «Le Film Français» n°1112, «Cinema Retro» n°1, «A l’ombre des stars» de Yvan Chiffre (Denoël, 1992)]

Titre Original :
POPPIES ARE ALSO FLOWERS

Titre français :
OPERATION OPIUM

Année : 1966

Nationalité : France / Autriche / Etats-Unis

Réalisé par :
Terence Young

Ecrit par :
Jo Eisinger & Ian Fleming

Musique de :
Georges Auric

Interprété par :
Stephen Boyd, Yul Brynner, Angie Dickinson, Senta Berger, Georges Géret, Hugh Griffith, Jack Hawkins, Rita Hayworth, Trevor Howard, Trini López, E.G. Marshall, Marcello Mastroianni, Anthony Quayle, Omar Sharif, Eli Wallach, Howard Vernon & Marilù Tolo


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