Le torchon brûle-t-il ?
Posté le 2011-09-23 02:44:00

En juillet 1966, René Clément tourne Paris brûle-t-il ?. Parmi les nombreux acteurs présents au générique se trouve Alain Delon, qu’il a dirigé dans Plein soleil, Quelle joie de vivre et Les Félins. "Je n’ai aucune idée de ce qui a pu se passer entre eux lors de (leurs) tournages, raconte l’assistant [PER-Michel+Wyn&Type=1" target="_top">Michel Wyn, mais une chose est sûre : il y a un contentieux. (…) Tous deux vont entretenir pendant tout le film, des rapports qui ressemblent à ceux d’un couple divorcé (…) et tous les coups sont permis."

Lors d’une scène se déroulant à la Préfecture de Police (reconstituée au studio de Saint-Maurice), Alain Delon et Jean-Paul Belmondo se retrouvent pour la première fois ensemble sur un même plateau depuis Sois belle et tais-toi (1958).

"Ils ont été impossibles ! Chahutant à tout propos ; chacun voulant en faire plus que l’autre ; relayés par Daniel Gélin et Michel Piccoli qui n’étaient pas des manchots quand il s’agissait de faire les zouaves. Une classe de quatrième - que dis-je une maternelle - à l’heure de la récréation, sous le préau, un jour de pluie. Des sales gosses ! René Clément, aidé de tous les techniciens, s’est épuisé à boucler le tournage de la journée, au prix de plusieurs heures supplémentaires. Sur le "Coupez !" final, il s’est esquivé sans dire un mot, mais non sans un regard sur Alain qui en disait long : "Tu ne perds rien pour attendre !" Contre Belmondo, il ne pouvait rien : c’était son dernier jour de tournage."

Le vendredi suivant, Clément doit tourner une scène importante où Jacques Chaban-Delmas (Delon) parle devant les membres du Conseil National de la Résistance.

"Alain Delon, comme beaucoup d’acteurs jouant alors exclusivement au cinéma, apprend son texte au dernier moment : les plans sont en général courts, les répétitions sont assez nombreuses pour se mettre les dialogues en bouche, les metteurs en scène sont indulgents pour les vedettes et on peut recommencer si on se trompe. Clément arrive donc le matin, d’excellente humeur. Il jubile. Nous comprenons qu’il va régler ses comptes. Il me fait installer, dans le décor pourtant exigu de l’appartement, la grue, comme il sait brillamment le faire ; et m’annonce : "Plan séquence ! Va dire à Alain qu’on tourne la scène d’une seule traite ! Qu’il apprenne son texte…"

Alain n’est pas encore dans sa loge et, manque de chance (lui qui est très souvent en avance) il arrive seulement pilepoil à l’heure. Son habilleuse lui fait la commission. Il se plonge dans son texte au maquillage. Un texte long, diabolique, très difficile à mémoriser. La grue est prête, le décor est éclairé ; Clément envoie chercher Delon. Et on répète… une fois… deux fois… trois fois… Alain butte constamment sur son texte. Les autres connaissent parfaitement le leur, plus court, et qu’ils ont, en professionnels du théâtre, appris depuis longtemps. "Ça va pas Alain ? C’était mieux l’autre jour à la Préfecture, non ?"

Silence. On recommence. Nouvelle panne de texte. "Je vois bien ce que c’est. Ce sont les répétitions qui te troublent. On tourne direct, ça ira mieux !" Dix-neuf prises. Toutes interrompues pour cause de texte. Alain Delon est livide, les larmes aux yeux. Arrive Georges Beaume, son agent, prévenu en catastrophe. Il calme le jeu et obtient de Clément que le tournage de la scène soit reporté au lundi.

Lundi matin, dès mon arrivée, je m’organise pour faire placer la grue comme le vendredi. Clément arrive à son tour et : "La grue ? Plus de grue ! J’ai réfléchi… !" Alain Delon apparaît. Il a passé son week-end sur le texte, et le sait au rasoir. "Tu vois, Alain, finalement, j’ai abandonné cette idée de plan séquence. Ce sera beaucoup mieux découpé." Et il tourne la scène réplique par réplique ; presque phrase par phrase, en plans fixes. Alain avait appris son texte dans la continuité pour des nèfles… René Clément lui a fait payer la facture…"

Philippe Lombard

[Sources : "À la santé des frères Lumières : cinquante ans d’amour avec les caméras" de Michel Wyn (Yris, 2005)]

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