Le Jour le plus long (1962)
Posté le 2011-02-08 03:13:56

En 1959, le journaliste irlandais naturalisé américain Cornelius Ryan publie Le Jour le plus long, un livre racontant en détail le déroulement du débarquement américain sur les plages normandes le 6 juin 1944. Neuf ans d’enquête ont été nécessaires, auprès de quarante-neuf correspondants de guerre et de milliers de personnes, dont de nombreux combattants, sans oublier des officiers supérieurs allemands et américains. Le producteur français Raoul Lévy (Et Dieu… créa la femme) achète les droits et annonce un casting spectaculaire : Frank Sinatra, Jean Gabin, Rock Hudson, Curd Jürgens… Il s’assure la collaboration de l’armée française auprès du général Koenig (grande figure des Forces Françaises Libres, devenu parlementaire) et prévoit un tournage en Corse, mais le soutien militaire américain est refusé car il ne s’agit pas d’une production hollywoodienne… Le projet tombe à l’eau et Lévy revend les droits à Darryl Zanuck.

Pilier de la 20th Century Fox (résultat de la fusion de sa société, la Twentieth Century Pictures, et de la Fox Film Corporation en 1935), Zanuck s’est installé à Paris dans les années cinquante, bénéficiant d’un statut de semi-indépendance (il a sa propre société de production, située rue La Boétie). Pour Le Jour le plus long, il voit les choses en grand mais doit lutter contre les réticences de la Fox, notamment à propos du choix du noir et blanc. "Le film sera plus crédible ainsi, leur dit-il ; d’abord nous pourrons y insérer de véritables images des actualités de l’époque et je veux que tout mon film soit une véritable reconstitution de ce qui s’est réellement passé." Après avoir obtenu gain de cause, Zanuck démarre la pré-production à Paris, comme s’en souvient son assistante Elisabeth Gagarine. "Tout a commencé par une ronde de garçons de course qui apportaient rue La Boétie la copie fournie par Cornelius Ryan, installé avenue George V, à l’hôtel Prince de Galles. Historien incontesté, Ryan n’avait aucune expérience du film, et une équipe de scénaristes mettait aussitôt son œuvre en forme, sans qu’il y ait de notables conflits." Quatre auteurs, en tout : James Jones (l’auteur de Tant qu’il y aura des hommes), le duo David Pursall- Jack Seddon (qui écrira plusieurs adaptations d’Agatha Christie dans les années à venir) et Romain Gary (qui avait adapté son propre roman, Les Racines du ciel, pour Zanuck).

Reste à établir une distribution qui, au départ, ne semble pas devoir " briller ", car le livre rend d’abord hommage à des milliers d’anonymes. Mais il est difficile de faire interpréter une superproduction par des inconnus… "Zanuck m’a envoyé le scénario, raconte Robert Mitchum. Pour ce genre de film, il était très bon. Et j’ai dit : "Bien sûr, je le ferai." Alors John Wayne m’a appelé et m’a demandé si j’allais faire le film. J’ai dit oui. "Alors, moi aussi" a dit le Duke. Et Henry Fonda m’a appelé. Darryl m’a dit que c’était moi qui les avais amenés…" Wayne remplace en réalité William Holden, qui a décliné le rôle du colonel Benjamin Vandervoort, et réclame 250.000 dollars quand ses collègues en obtiennent 30.000. "Je voulais faire le film parce que je pensais c’était une œuvre importante, mais je voulais aussi faire payer Zanuck pour ce qu’il avait dit sur le fait que j’ai réalisé Alamo." Le nabab avait en effet reproché publiquement à la star de se mêler de choses qui ne le regardaient pas… Le casting se poursuit avec d’autres stars (Mel Ferrer, Robert Ryan, Eddie Albert, Curd Jürgens, Bourvil…), des vedettes confirmées (Robert Wagner, Richard Burton, Peter Lawford, Roddy McDowall, Sal Mineo, Rod Steiger…) et des débutants déjà remarqués (Sean Connery, Richard Beymer, George Segal, Paul Anka, Fabian…).

Les premières prises de vues ont lieu en mai 1961 en Corse, où la production profite de la présence inhabituelle de la 6ème flotte de la marine américaine, venue participer à des manœuvres alors qu’elle est basée en Méditerranée orientale. La plupart des bâtiments ont réellement participé au D-Day, une aubaine pour Zanuck, même si l’armement moderne (des lance-missiles, notamment) oblige à tout filmer de l’arrière. Tout ne sera pas aussi simple, comme le raconte Elisabeth Gagarine. "Si nous trouvions à peu près le nécessaire du côté américain, français et britannique, grâce à la complaisance de leurs armées et à la richesse du fameux costumier Dermann de Londres, la débâcle de la Wehrmacht nous privait de tout matériel allemand. Zanuck exigeait des avions allemands authentiques et non des appareils fantaisie plus ou moins maquillés. Au point qu’un soir, au bord du découragement, je l’ai entendu soupirer : "Pour Eisenhower, c’était facile. Lui, il l’avait, le matériel !" Enfin, nous avons découvert deux Messerschmitt dans un hangar d’Espagne et les prises de vues en extérieur ont pu s’achever sans problème…"

À Paris, on recrute des cascadeurs pour les rôles de troufions. La sélection est rude, les plus faibles sont écartés. Sur un terrain militaire de Versailles, Jonny Jendrich, un ancien sergent de la Wehrmacht qui a déjà officié comme conseiller technique sur plusieurs films français (Babette s’en va-t-en guerre, Le Chemin des écoliers…), transforme ses jeunes recrues en véritables soldats. "C’est un dur de dur revenu de l’enfer de Stalingrad, se souvient l’acteur américain Edward Meeks. Il semble prendre une joie sadique à nous en faire baver, ramper dans la boue, escalader des échelles, nous jeter dans l’eau glacée, sauter des toits." De son côté, le français Gil Delamare est chargé de former des parachutistes à la base de Pau. Le futur cascadeur Yvan Chiffre fait partie des heureux élus qui, eux non plus, ne sont pas à la fête. "Nous recevons un entraînement poussé, presque un entraînement de commando : on nous largue de l’avion à 150 ou 180 mètres, comme les commandos en Indochine, alors que le saut normal est de 450 mètres… La production a dû demander une dérogation au ministère des Armées."

Le tournage des scènes de débarquement se déroule à la Pointe du Hoc (la scène des grappins avec Robert Wagner et George Segal) mais surtout… en Corse et sur l’île de Ré ! Car le paysage normand a bien changé depuis 1944, des résidences secondaires se sont construites à tour de bras. Omnipotent sur ce tournage d’envergure, Zanuck se rend en hélicoptère d’un lieu de tournage à un autre (Pont de Bénouville, Port-en-bessin - qui représente à l’écran Ouistreham, Caen, Bayeux…) et réalise lui-même une partie du film, notamment les scènes avec John Wayne et Richard Burton. Mais il doit déléguer les scènes allemandes à Bernhard Wicki, les scènes anglaises à Ken Annakin et les scènes américaines à Andrew Marton. On doit également à Elmo Williams plusieurs scènes de combat et Gerd Oswald est chargé de l’épisode de Sainte-Mère-Eglise.

Dans ce dernier endroit, haut lieu du Jour J (elle fut la première ville libérée), Gil Delamare doit reconstituer l’arrivée des parachutistes américains. "Sauter d’avion ? Pas question ! Donc, d’hélicoptère ! Bien que ça ne soit pas très agréable, je pensais que c’était le seul moyen et, de toute façon, je n’en imaginais pas d’autres. Et ce furent des nuits épouvantables ! (…) Personne n’arrivait à l’endroit prévu ! Nous avons fait 64 - soixante-quatre - sauts de nuit sur ce bled sans résultat. C’était à devenir fou ! Puis, j’ai essayé d’attacher les parachutistes à un câble : rien à faire non plus !" Delamare a alors l’idée d’employer des grues et de lâcher les parachutistes à vingt mètres du sol. "C’est, je pense, le record du monde de saut à basse altitude !" Lorsque les cascadeurs sautent réellement d’un avion, ils n’atterrissent pas toujours là où ils voudraient, traversant malencontreusement des toitures. Après plusieurs jours, les habitants n’hésitent pas à leur demander s’ils ne peuvent pas, le soir suivant, sauter chez eux. "Tout le village sait que si nous tombons sur un toit et brisons une trentaine de tuiles, Zanuck paie toute la toiture…" précise Yvan Chiffre.

Utah Beach et Omaha Beach sont reconstituées sur la plage de Sablanceaux, à l’île de Ré. Le tournage va y durer plusieurs mois. Les figurants n’en finissent pas de débarquer, de patauger, de courir et de mourir. "C’est bien simple, j’ai l’impression de rempiler", confie l’un d’eux à un journaliste de "Paris-Presse". Parmi eux se trouvent aussi de véritables soldats américains, qui n’apprécient pas du tout d’avoir été enrôlés de force dans cette guerre de pacotille. Ils énumèrent les pressions dont ils ont fait l’objet dans des lettres qui sont lues au Sénat ! L’un des élus estime que le Congrès n’a pas levé une armée pour qu’elle prenne part à une "entreprise commerciale privée". Zanuck a obtenu de l’aide de son ami, le général Norstad, commandant en chef des forces américaines en Europe, qui lui a fourni hommes et matériels. Un empressement peu apprécié à Washington… Lorsqu’un journal relate les propos moqueurs de Robert Mitchum sur la peur des militaires d’embarquer à bord des péniches de débarquement, la coupe est pleine et les aides sont sur le point d’être coupées. Zanuck doit intervenir et Mitchum se fend d’un communiqué où il dément avoir tenu de tels propos.

Le producteur encense le professionnalisme de son acteur lors des scènes de débarquement. "Mitchum devait sauter d’une embarcation et traverser une plage sur deux kilomètres. Il a dû se tenir à la hauteur d’un régiment de G.I. entraînés. Il a dû se baisser à 97 repères d’explosion et, dans le mouvement et sans "coupes", s’affaler au pied d’un bunker et dire son dialogue pendant que tout explosait autour de lui." Un jour, pourtant, tout ne s’est pas si bien passé, comme s’en souvient Yvan Chiffre. Les artificiers doivent faire sauter une muraille (qui, dans le film, empêche les Américains de s’introduire dans les terres). "Quand tout est au point, il y a un moment de silence. Les dix équipes caméras sont prêtes, soigneusement disposées sur les 5 kilomètres de plage ; 2500 hommes couchés face contre le sable, les muscles bandés, attendent que le ciel leur tombe sur la tête. On nous a dit de nous mettre du coton dans les oreilles, car les artificiers ont préparé une formidable explosion qui doit ébranler la muraille ; nul ne sait à combien de mètres vont monter les débris. (…) Soudain, on entend un bruit ridicule, à peine un coup de revolver. Trois briques tombent de la muraille, une fumerolle s’élève, en même temps qu’éclate sur la plage un fou rire général." Trois jours seront nécessaires pour retrouver le fil qui s’est débranché…

À la fin du tournage, Darryl Zanuck tient à remercier les milliers de participants. Il organise sur l’île de Ré une énorme fête et charge Edward Meeks de s’occuper du spectacle. Des artistes et des strip-teaseuses sont amenés de Paris par hélicoptère, et Yvan Chiffre règle une bagarre… qui s’étend à toute la salle, surchauffée. "C’est certainement la plus grande bagarre de cinéma que j’ai jamais vue."

Le jour le plus long connaîtra un très grand succès, qui permettra à la Fox d’échapper à la banqueroute, à la suite des dépassements de budget de Cléopâtre.

Philippe Lombard

[Sources : Associated Press (13 novembre 1961), United Press International (30 décembre 1961), "Paris-Presse" du 26 novembre 1961, "Le Matin" du 27 août 1982, "France-Soir" du 2 juin 1984, "Les Echos du cinéma" (Ina, 1961), "Le risque est mon métier" de Gil Delamare (Flammarion, 1967), "À l’ombre des stars" de Yvan Chiffre (Denoël, 1992), "Raoul Lévy, un aventurier du cinéma" de Jean-Dominique Bauby (JC Lattès, 1995), "Le Cinéma de guerre" de Patrick Brion (La Martinière, 1996), "Robert Mitchum" de François Guérif (Denoël, 2003), "John Wayne, The Man Behind The Myth" de Michael Munn (Robson Books, 2003), "Le Roman de Hollywood" de Jacqueline Monsigny et Edward Meeks (Editions du Rocher, 2006)]


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