La Carapate (1978)
Posté le 2010-11-01 23:41:56

En mai 1968, Gérard Oury est en pleine préparation du Cerveau, et les "événements" sont à deux doigts de faire capoter le film. "Il y avait une atmosphère tout à fait particulière. Il ne se passait rien et brusquement tout arrivait. Les choses devenaient totalement différentes, la France se réveillait un beau matin sans se reconnaître. La police, qui était occupée aux barricades, avait disparu partout ailleurs, l’essence avait disparu aussi, tandis que les vélos, eux, étaient réapparus et ne se gênaient pas pour emprunter les sens interdits." Dix ans plus tard, il décide de faire de cette période le sujet d’un film. Le scénario de Y’a pas de mai ! (coécrit avec sa fille Danièle Thompson) raconte comment un avocat et son client, un condamné à mort évadé, traversent la France en grève.

Oury pense à Pierre Richard pour l’avocat et Patrick Dewaere pour l’évadé. Ce dernier, flatté d’avoir été choisi par le réalisateur de La Grande Vadrouille, signe son contrat sans avoir lu le scénario. Mais quand il le découvre, l’acteur déchante ; ce n’est pas du tout son genre de film. "Il n’a pas été écrit pour moi, il a été écrit, un point c’est tout" explique-t-il à la presse, bien décidé à se retirer du projet. "Admettons que je respecte la signature du contrat, qu’est-ce que ça donnera à la sortie ? Un bide, un navet. Le public sent bien si les acteurs croient à ce qu’ils jouent." Gérard Oury et le producteur Alain Poiré sont mécontents et le ton monte. L’agent Serge Rousseau négocie une sortie à l’amiable : Dewaere versera un dédommagement. Il est alors remplacé par Victor Lanoux , qui avait formé un duo au cabaret avec Pierre Richard dans les années soixante (ce que le réalisateur ignorait).

Le tournage est prévu à Lyon, Auxerre, Dijon, Chiroubles, Versailles, Fresnes et Paris, où doivent être reconstitués les affrontements entre étudiants et CRS au Quartier Latin. "Et ces barricades pour le confort de chacun, nous les reconstituerons du côté du boulevard Pereire, explique Oury au "Figaro" pendant la pré-production. Cela donnera beaucoup de travail car nous devons nous arranger avec les commerçants pour que leurs boutiques s’identifient à celles des environs de l’Odéon." Mais le préfet de police Pierre Somveille est d’un autre avis. Dix ans après les barricades, "il suffirait d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres". La production doit alors reconstituer le carrefour Mabillon aux studios d’Epinay. Le préfet met tout de même à disposition de Oury la salle de "dispatching" où cinquante écrans scrutent les points chauds de la capitale, ainsi que plusieurs véhicules anti-émeutes.

Les scènes d’affrontements sont filmées avec d’authentiques gendarmes mobiles du camp de Satory. En face, les étudiants sont de véritables étudiants, venus là pour se faire un peu d’argent. "Les accessoiristes distribuent aux jeunes, masqués, casqués, (…) les pavés de caoutchouc qu’ils devront balancer sur les forces de l’ordre. (…) Je crie "Partez !" Manifestants et forces de l’ordre sont face à face. Les premiers reculent, les autres avancent. Je crie "Pavés !" Comme flèches à la bataille d’Azincourt, des centaines de pavés s’abattent sur les gendarmes mobiles, ahuris par la dégelée qui leur tombe sur la gueule. Ils reculent mais en bon ordre. Ce n’était pas prévu mais fait très bien. Soudain un pavé atterrit lourdement à mes pieds. Je le ramasse. Il est bourré de pierres ! Mes étudiants ont rempli les pavés de caoutchouc de tout ce qu’ils ont pu trouver de dur : boulons, cailloux et ils attaquent vraiment ce qui de loin ou de près ressemble à un flic. Les gendarmes réagissent comme on leur a appris, durement mais sans excès. Exactement ce que je voulais sans avoir osé le demander." À la fin de la séquence, le bas de pantalon de Pierre Richard prend feu ; lui portant secours, Oury se transperce le pied avec un tesson de bouteille. L’acteur comique "se tord de rire. Il prétend que je suis maladroit."

Le 26 mai 1978, sur un des plateaux voisins où se prépare Moonraker, un ouvrier laisse tomber sa lampe à souder... et 800 m² de décors partent en fumée. La confusion est totale, entre vrais et faux pompiers, vrais et faux CRS, ceux venus pour l’incendie et ceux du film de Oury… Cet événement va contrarier le cascadeur Rémy Julienne, car son fils Dominique devait prendre le départ depuis ce studio pour un saut à moto (doublant Victor Lanoux pour l’occasion). "L’aire d’évolution est trop courte. L’élan nécessaire, malgré la puissance de la Yamaha, nous oblige à raccourcir la distance pour se poser. Et l’affaire n’est pas simple, à 70 km/h par-dessus des CRS en bagarre avec des étudiants, dans la fumée des explosions. Nous résoudrons le problème en utilisant une réception en boîtes de carton du même type que celles utilisées par les cascadeurs pour sauter de quinze mètres de hauteur."

Rémy Julienne réalise lui-même des têtes à queue avec une Rolls-Royce avenue Marigny et un car de police à Versailles. À la Celle-Saint-Cloud, un accident-fleuve nécessite trois nuits de tournage (des conducteurs, dont l’attention est détournée par le strip-tease de Katia Tchenko, s’empilent les uns sur les autres). "La principale difficulté pour moi consiste à escalader en pleine vitesse une Aronde conduite par Jean Ragnotti qui vient de s’encastrer dans une caravane, et à me retrouver en équilibre sur le toit de cette dernière. La caravane laisse voir une bobonne assez surprise de se retrouver dans cette situation. Cette actrice a un cœur peu commun : quand Jean défonce au centimètre près la caravane, elle continue de jouer comme si de rien n’était."

Le film sort sur les écrans le 11 octobre sous le titre de La Carapate, au grand dam de Gérard Oury. "Toujours, distributeurs et exploitants se réfèrent aux succès passés et "Carapate" évoque "Vadrouille". Il faut s’entêter, se bagarrer et comme il est nécessaire de se battre pour tout, on fatigue et on lâche."

Philippe Lombard

[Sources : "Le Figaro" du 11 mars 1978, "France-Soir" du 5 mai 1978, "Silence… on casse !" de Rémy Julienne (Flammarion, 1978), "Mémoires d’éléphant" de Gérard Oury (Olivier Orban, 1988), "Don’t forget the joie de vivre" (Jérémie Imbert et Yann Marchet, Gaumont Vidéo, 2005), "Patrick Dewaere" de Bertrand Tessier (Albin Michel, 2006)]

Titre Original :
CARAPATE, LA

Titre anglais :
OUT OF IT / BREAKOUT, THE

Année : 1978

Nationalité : France

Réalisé par :
Gérard Oury

Ecrit par :
Gérard Oury & Danièle Thompson

Musique de :
M. Philippe-Gérard

Interprété par :
Pierre Richard, Victor Lanoux, Raymond Bussières, Claude Brosset & Jacques Frantz


Commentaires
Réagissez dans le Forum à propos de cet article ou donnez nous votre avis ?
Cliquez ici

FaceBook


Les illustrations et photos contenues sur ce site sont la propriété de leurs éditeurs respectifs.
Les textes contenus sur ce site sont la propriété de Philippe Lombard

Powered by http://www.devildead.com