La Cage aux folles (1978)
Posté le 2010-10-11 00:58:03

Un soir de novembre 1967, Jean Poiret et Michel Serrault assistent à la première de "L’Escalier", une pièce de Charles Dyer racontant les tourments d’un couple homosexuel vieillissant. Après le spectacle, ils réfléchissent à une pièce similaire mais traitée en franche comédie (ils ont également en tête un de leurs sketchs, joué huit ans plus tôt dans les cabarets, "Les Antiquaires"). Poiret n’écrira La Cage aux folles qu’en 1972, sur l’insistance de Jean-Michel Rouzière, le directeur du théâtre du Palais-Royal.

Jean Poiret est Georges, directeur d’une boite de travestis à Saint-Tropez, et Michel Serrault est Albin, dit "Zaza" sur scène. "J’avais énormément travaillé mon rôle, explique ce dernier. (…) En même temps que mes costumes, j’avais essayé plusieurs compositions pour ma voix. J’avais trouvé une assez bonne solution qui consistait en de brusques envolées dans l’aigu, préférables à une voix de fausset en permanence. L’extravagance du personnage Zaza autorisait ces saisissants crescendos qui marquaient la surprise, la colère ou la joie et soulignaient mieux la démesure que ne l’aurait fait une voix de bout en bout affectée." La pièce est un triomphe, elle est jouée 1500 fois pendant cinq ans. À la millième, Poiret cède sa place à d’autres comédiens : Henri Garcin, Michel Roux puis Pierre Mondy (metteur en scène de la pièce) se succèderont.

Les producteurs français ne se bousculent pas pour autant pour en acheter les droits. Seul Christian Fechner insiste auprès de Pierre Mondy mais Poiret n’est pas d’accord. "Il craignait la confusion. "Si c’est pour faire "Les Dégourdis de la 11ème" ou "Deux folles sous les drapeaux" disait-il, faisant référence aux films joués par les Charlots, ce n’est pas la peine…"" C’est finalement un Italien, Marcello Danon, qui obtient les droits en 1977. La Cage aux folles va donc être une coproduction franco-italienne, ce qui nécessite un acteur transalpin pour jouer le rôle de Georges (qui devient Renato à l’écran). Ugo Tognazzi], pilier de la comédie italienne, est choisi. "Ça me convient très bien, me dit Jean, qui me voyait triste pour lui, raconte Serrault. Je t’assure que je n’ai pas de regrets !" Le danseur américain Benny Luke conserve le rôle de Jacob, le domestique noir, et Serrault demande à ce que Michel Galabru (son partenaire dans de nombreux films, dont Le Viager) interprète le député conservateur, rôle que tenait Marco Perrin sur scène (et dont le nom passe de Dieulafoi à Charrier).

Edouard Molinaro, qui sort d’un tournage chaotique avec Alain Delon sur L’Homme pressé, se voit proposer la réalisation. Il connaît bien Serrault pour avoir tourné trois films avec lui (dont La Chasse à l’homme). "Il m’assura qu’il était heureux de faire ce film avec moi, explique l’acteur, même si ses préférences n’allaient pas à ce genre-là. Sa franchise l’honorait." Molinaro suggère que Jean Poiret écrive l’adaptation de sa pièce avec lui. Mais le travail est éprouvant. "L’enthousiasme initial de Jean se dégradait à mesure qu’il prenait conscience de la spécificité de l’adaptation cinématographique, qui n’avait rien à voir avec l’écriture d’une pièce de théâtre. De mon côté, je découvrais jour après jour la fragilité de Jean et son extrême sensibilité. Notre collaboration prit fin le jour où il me déclara en pleurant (il pleurait vraiment) qu’il n’y arriverait jamais…"

Molinaro reprend alors le travail avec Francis Veber. Dans un hôtel de l’île de Saint-Martin, puis à Rome et enfin à Deauville chez Claude Lelouch, le tandem se heurte aux mêmes difficultés. "Il me faut reconnaître ici l’acharnement du travail de Veber. Je n’ai jamais connu d’auteur capable, comme lui, de souffrir des mois entiers sur un texte avant d’être certain de son efficacité." Le scénario est enfin terminé et accepté ; le tournage peut commencer à Rome, aux studios de Cinecittà.

Dans ses mémoires, Michel Serrault écrit qu’"avec Ugo Tognazzi], l’entente fut parfaite. Ugo avait bien vu, dès le départ, que le rôle que tenait Jean dans la pièce n’était pas le plus excentrique. Le personnage qui allait faire de l’effet restait Zaza Napoli, ses crises de jalousie et ses colliers de perles. Ugo Tognazzi] avait compris que ça ne marcherait jamais si son personnage voulait rivaliser avec le mien. Il était trop grand acteur pour tomber dans un piège pareil." Mais les témoignages sur ce point divergent…

Très vite, l’acteur italien refuse de jouer en français. "Il s’y était engagé par contrat, raconte Veber, mais voyant à quel point Serrault était prodigieux dans son rôle, il décida de lui donner la réplique en italien. Cela posa un double problème, au tournage d’abord, au doublage ensuite. Serrault ne parlant pas italien, il devait guetter le dernier mot de la réplique de Tognazzi] pour enchaîner. Et Tognazzi], soit par perversité, soit parce qu’il savait mal son texte, changeait souvent ce dernier mot. S’il devait dire "marmelade", il disait "confiture" et Serrault se mettait à patauger."

Molinaro tente un jour de le raisonner, lui expliquant que son attitude n’aide ni son partenaire, ni son metteur en scène. Tognazzi] entre dans une colère noire et, jusqu’à la fin du tournage, fait régner une ambiance d’affrontement, comme s’en souvient Francis Veber. "Pendant des semaines, il arrivait sur le plateau et injuriait Molinaro devant toute l’équipe. À l’italienne, hurlant, arrachant des pages du script, s’attrapant les couilles à pleines mains, pour mieux montrer son mépris." Le cinéaste confirme que le tournage se terminera "sans que jamais l’ambiance du plateau ne retrouve un semblant de sérénité".

Dans cette ambiance délétère, Michel Serrault trouve du réconfort en la personne du chef opérateur Armando Nannuzi. "Je jouais pour cet homme dont, à la fin des prises, j’apercevais les yeux plissés par le rire silencieux, avec parfois une petite larme de jubilation. Lorsque je n’étais pas satisfait de mon jeu, Armando le comprenait immédiatement et c’est lui-même qui me disait : "Tou vo pas le réfaire ? Pour moi…""

Serrault n’est pas le seul à être maquillé et habillé de façon extravagante. Pour échapper aux journalistes qui entourent le bâtiment de la boîte de nuit, le député Charrier doit se déguiser en femme. "On me fait lever à quatre heures du matin, se souvient Michel Galabru… On me maquille longuement, avec minutie… On me transforme en pouffiasse royale… En talons hauts… Il était écrit que je devais rouler un patin à Ugo Tognazzi. Quand il m’a vu, il a articulé : "Qué horror ! Je n’embrasserai pas oune telle horror…" Un grand roman d’amour fut immédiatement avorté !"

Un premier montage est projeté à Paris, sans musique et avec la voix de Tognazzi. Edouard Molinaro et Francis Veber sont consternés mais Pierre Tchernia, appelé en consultation, leur prédit un succès. Le doublage en français "fut un véritable casse-tête, explique Veber. Il y a toujours une syllabe de plus en italien. "Vin" devient "vino" et "putain", "putana". Beaucoup d’acteurs tentèrent de doubler Tognazzi]." Plusieurs solutions sont également envisagées ; dans la bande-annonce, Renato parle ainsi français avec un accent italien. C’est finalement Pierre Mondy qui prête sa voix à Tognazzi], et sans accent (Michel Beaune et Serge Sauvion lui succèderont dans les deux suites).

La Cage aux folles rassemble cinq millions de spectateurs et vaut un César à Serrault, ainsi que trois nominations aux Oscars (décors, scénario et réalisation).

Philippe Lombard

[Sources : "… Vous avez dit Serrault ?" de Michel Serrault (Florent Massot, 2001), "Trois petits tours et puis s’en vont…" de Michel Galabru (Flammarion, 2002), "La Cage aux souvenirs" de Pierre Mondy (Plon, 2006), "Intérieur soir" de Edouard Molinaro (Anne Carrière, 2009), "Que ça reste entre nous" de Francis Veber (Robert Laffont, 2010)]

Titre Original :
CAGE AUX FOLLES, LA

Titre anglais :
BIRDS OF A FEATHER

Année : 1978

Nationalité : France / Italie

Réalisé par :
Edouard Molinaro

Ecrit par :
Jean Poiret, Francis Veber, Edouard Molinaro & Marcello Danon

Musique de :
Ennio Morricone

Interprété par :
Ugo Tognazzi, Michel Serrault, Claire Maurier, Rémi Laurent, Carmen Scarpitta, Benny Luke, Luisa Maneri, Michel Galabru & Venantino Venantini


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