L’Age ingrat (1964)
Posté le 2010-05-16 16:37:15

Le 18 février 1961, Jean Gabin et Fernandel sont témoins au mariage de Henri Verneuil. Le cinéaste a trouvé cette idée pour que les deux hommes, qu’il a dirigés chacun dans de nombreux films, se retrouvent enfin. En effet, depuis Les Gaîtés de l’escadron en 1932, les deux hommes n’ont plus tourné ensemble et ne se sont quasiment plus revus. Après la cérémonie, ils ne se quitteront plus. Une véritable amitié va naître, basée sur les même valeurs morales et familiales ainsi que sur leur passion pour la cuisine. Un soir de 1964, alors qu’ils dînent avec le réalisateur Gilles Grangier, ils décident de faire un film ensemble mais surtout de le produire eux-mêmes. À l’époque, seul Alain Delon a déjà créé sa propre maison de production. Ils pensent tout d’abord utiliser la première syllabe de leurs vrais noms mais se ravisent au vu du résultat (MONcorgé-CONtandin) et utilisent celle de leurs pseudonymes. La société "Les Films Gafer" est née.

"Moi, toujours fidèle à la comédie musicale de mes débuts, raconte Grangier, je leur avais suggéré d’interpréter deux vieux acteurs qui sauveraient de la faillite un théâtre ambulant. Dans ces personnages, ils auraient pu chanter et danser tout à loisir… On aurait reconstitué le célèbre théâtre Chichois, de Marseille. En pleine vague yé-yé, ça aurait surpris le public !" Mais Gabin sent que Fernandel sera beaucoup plus à l’aise que lui dans cet exercice et y renonce. Grangier, Pascal Jardin et Claude Sautet écrivent alors le scénario de L’Age ingrat, une histoire "familiale" où les deux stars marient leurs enfants. Fernandel choisit son fils Franck (qui a déjà été son partenaire dans En avant la musique, commencé par Sergio Leone et terminé par Giorgio Bianchi) et Gabin impose, contre l’avis de son partenaire, Marie Dubois, qu’il a remarquée à la télévision dans Premier amour.

Le tournage se déroule sur la presqu’île de Saint-Mandrier, vingt kilomètres de Toulon, à partir du 8 septembre 1964. L’ambiance est très conviviale et Fernandel n’a de cesse de faire rire son ami, ce qui n’est pas une habitude chez ce dernier quand il tourne. Marie Dubois confirme que "le temps était au farniente, à la plaisanterie. Quand ils ne jouaient pas, les deux monstres du cinéma s’amusaient à rouler des mécaniques en singeant les gros producteurs et en s’envoyant des blagues, mollement vautrés dans des fauteuils de toile, l’un, un verre de pastis à la main, l’autre, un whisky." Il convient de s’octroyer certains avantages… mais aussi de faire des économies. Les acteurs et l’équipe technique sont logés dans un boui-boui et la figuration féminine est recrutée parmi… les prostituées du coin. "Tu prends les moins chères" précisent-ils au régisseur.

Noël Roquevert joue le rôle d’un militaire retraité en vacances et une scène est prévue sur un pédalo. Pendant plusieurs jours, Fernandel et Jean Gabin s’amusent à l’avance car il est prévu de le faire tomber à l’eau. Ce qui arrive bel et bien le jour du tournage. "Quand je suis retourné près de la caméra, dégoulinant de la tête aux pieds, Fernandel – toujours confortablement assis – m’a dit, un rire moqueur aux lèvres : "Ah mon pauvre Noël, ce n’est vraiment pas un métier de tout repos, le cinéma, hein !" Je n’ai rien dit. Mais à l’humour douteux, plaisanterie encore plus douteuse. J’ai fait un demi-tour, j’ai ôté mon chapeau tyrolien, je l’ai plongé dans l’eau et je suis revenu devant Fernand qui riait toujours aux éclats. En une fraction de seconde, il s’est tu car il venait de recevoir sur la figure toute l’eau que contenait mon chapeau. Mon Fernandel n’a pas apprécié. "

Un autre pédalo est nécessaire pour le plan final : après s’être violemment affrontés, les deux papas se retrouvent à pédaler sur l’eau, définitivement réconciliés. Ce qui n’a l’air de rien sur le papier relève sur le tournage d’une prouesse technique. Car ni l’un ni l’autre ne sait nager. "On répète une première fois, se souvient Franck Fernandel. Le pédalo tanguait. Nos deux héros avaient les pieds mouillés. Jean s’est tourné vers mon père : "C’est une idée de con, Coco. On va se noyer !" Fernandel, aussi peu rassuré que lui, n’a trouvé que cette réponse : "Qu’est-ce que tu veux ! C’est dans le scénario." Finalement, on a trouvé la solution. Quatre hommes-grenouilles ont plongé pour maintenir le pédalo à bout de bras, et on a pu tourner cette scène épique."

Gilles Grangier n’a pas réellement le contrôle du film. Pour preuve, les deux patrons "modifiaient le scénario au jour le jour, se souvient l’attaché de presse André Brunelin, selon leur inspiration du moment, sans malheureusement l’améliorer, au contraire." Mais le cinéaste, "décontracté et patient" selon Marie Dubois, "se montrait aussi attentif et attentionné avec Franck et (elle), "ses petiots" comme il disait, qu’avec les deux énormes stars. Pour la crédibilité du film, il était important que nous ne nous laissions pas écraser par l’ombre des géants."

Début octobre, les extérieurs sont mis en boîte et toute l’équipe remonte à Paris pour finir le film aux studios de Saint-Maurice, où se tourne également Le Chevalier des sables de Vincente Minnelli avec Elizabeth Taylor et Richard Burton. Le film sort en décembre mais ne rencontre pas un énorme succès. "Ils croyaient à ce moment-là qu’ils allaient devenir la Metro-Goldwyn-Mayer, raconte Gilles Grangier, qu’ils étaient des grands producteurs et allaient faire plein de films. "L’Age ingrat" les a un peu dégoûtés de ça." La Gafer se contentera à l’avenir de coproduire les films tournés séparément par Gabin et Fernandel (L’Homme à la Buick, Le Pacha, Heureux qui comme Ulysse, La Horse…).

Philippe Lombard

[Sources : "Flash-back" de Gilles Grangier (Presses de la cité, 1977), "Gabin" de André Brunelin (Robert Laffont, 1987), "Noël Roquevert, l’éternel rouspéteur" de Noël Roquevert et Yvon Floc’hlay (France-Empire, 1987), "Fernandel de pères en fils" de Franck Fernandel (Taillandier, 1991), "J’ai pas menti, j’ai pas tout dit" de Marie Dubois (Plon, 2002)]

Titre Original :
AGE INGRAT, L'

Année : 1964

Nationalité : France

Réalisé par :
Gilles Grangier

Ecrit par :
Pascal Jardin, Claude Sautet & Gilles Grangier

Musique de :
Georges Delerue

Interprété par :
Jean Gabin, Fernandel, Marie Dubois, Paulette Dubost, Claude Mann, Madeleine Sylvain & Christine Simon


Commentaires
Réagissez dans le Forum à propos de cet article ou donnez nous votre avis ?
Cliquez ici

FaceBook


Les illustrations et photos contenues sur ce site sont la propriété de leurs éditeurs respectifs.
Les textes contenus sur ce site sont la propriété de Philippe Lombard

Powered by http://www.devildead.com