Borsalino (1970)
Posté le 2009-09-21 14:14:19

Pendant l’été 1968, Jacques Deray tourne La Piscine dans une villa de Ramatuelle. Après chaque journée de travail, une fois l’équipe partie, il aime à se retrouver avec Alain Delon. "Je me souviens de ce soir-là, dans ce lieu abandonné, de notre conversation à une voix, qui allait donner naissance à une autre formidable aventure : Borsalino. Alain vient de lire le livre d’Eugène Saccomano, "Bandits à Marseille" et particulièrement un chapitre sur Carbone et Spirito qui régnèrent en maîtres absolus sur la pègre marseillaise dans les années 30. Jean-Paul Belmondo et Alain Delon seront les deux personnages. Quelques mots lancent la machine : "J’en serai le producteur", dit Alain Delon."

Contacté, Jean-Paul Belmondo ne se prononce pas mais Alain Delon continue sur sa lancée. Il sait que leur réunion à l’écran fera des étincelles, eux qui ne se sont croisés qu’à leurs débuts dans Sois belle et tais-toi et au détour d’un plan de Paris brûle-t-il ?. Jacques Deray écrit avec Jean Cau et Claude Sautet trente pages qui sont ensuite transmises à Jean-Claude Carrière pour le scénario définitif. "Nous voulions faire un film de gangsters, explique ce dernier, mais dans une certaine tradition française, celle de Jacques Becker. C’est-à-dire un certain intimisme et un certain humour à l’intérieur d’une histoire violente. Le premier problème était donc de trouver le ton et le charme du film. Le second problème de scénario consistait à faire un film de deux heures sans intrigue construite et sans nœud dramatique. Nous voulions faire une chronique, on voulait faire un fleuve qui n’ait, à la limite, ni début, ni fin, et qui charrie des personnages secondaires, des anecdotes qui se croisent, qui s’entrecroisent. "

Alain Delon est satisfait par le script et le soumet à Jean-Paul Belmondo, qui accepte aussitôt. Le projet prend alors une grande ampleur et pour le financer, Alain Delon s’associe avec la Paramount. Le film, intitulé Carbone et Spirito, est annoncé en mars 1969. Aussitôt, le milieu marseillais tente de faire pression sur la production. Le frère de Paul Carbone s’épanche dans la presse : "Si on tourne ce film, je sais bien ce qu’on va dire : que mon frère et Spirito étaient des gangsters et qu’ils ont fait pis que pendre. Cela, je ne le veux pas parce que c’est faux." De plus, le scénario évoque l’Occupation, période pendant laquelle les deux caïds ont collaboré. Plus personne à Marseille ne veut s’impliquer dans le film et Jacques Deray reçoit même des menaces par téléphone. Alain Delon, qui a quelques relations dans le milieu et ne s’en est jamais caché, décide de prendre le taureau par les cornes et s’envole pour la Corse. "À son retour, se souvient Jacques Deray, tout démarre sur de nouvelles bases qui compromettent à peine l’esprit du film. Le titre provisoire Carbone et Spirito sera modifié ainsi que le nom des personnages. L’histoire s’arrête en 1939 –quelques critiques nous le reprocheront. Les héros de Marseille 1930, nouveau titre, s’appellent désormais Roch Siffredi, nom emprunté à notre régisseur vedette bien connu dans la cité phocéenne, et François Capella." Alain Delon a finalement l’idée du titre définitif, Borsalino, d’après la célèbre marque de chapeaux.

Jacques Deray tient à ce que Marseille soit le troisième personnage du film. Il se plonge dans les journaux et les archives de l’époque et obtient même l’aide de Jacques-Henri Martigue, qui met à sa disposition ses photos prises dans les années trente. "À ce moment-là, il n’y avait pas encore de musée de l’automobile, et j’ai pu récupérer des tas de voitures de l’époque. J’ai aussi complètement transformé plusieurs rues de Marseille ! On avait enlevé les clous, les antennes, les feux rouges… J’ai fait venir des vieux trains à vapeur dans les gares…" Le décorateur François de Lamothe construit une maquette de 50 mètres de haut du pont transbordeur, qui enjambait le port de Marseille jusqu’en 1944.

"À trois semaines du tournage alors que tout est presque prêt, se souvient Jacques Deray, il se produit un phénomène rare, une dévaluation du dollar. Le budget du film qui a été calculé en dollars est brutalement amputé de 17%. Alain Delon et son directeur de production nous convoquent, Carrière et moi, et nous disent : "Il faut enlever 17% sinon le film ne peut pas se faire." Affres du scénariste, qui a eu beaucoup de peine à équilibrer les deux rôles, et qui doit maintenant trancher dans son travail. Nous nous y sommes tous mis, préférant couper de longs morceaux au lieu de rogner ici et là. Toute une scène de train est supprimée, ça coûte cher les trains d’époque, qui plus est avec un déraillement. C’était la scène finale, qui s’inspirait directement de la mort de Carbone. Nous avons épargné nos 17% - et tourné le film. "

Le tournage débute à la mi-septembre 1969. Une des premières scènes est la rencontre Siffredi-Capella qui se solde par une bagarre. Jacques Deray doit travailler avec le cascadeur Yvan Chiffre, qui a été imposé par Alain Delon (les deux hommes sont amis depuis l’inachevé Marco Polo en 1962). Il n’apprécie pas du tout ce passe-droit et le fait savoir à Chiffre, dès leur première rencontre, insistant sur le fait qu’il est le seul maître à bord. Lors de la séance préparatoire de la scène, le réalisateur lui indique qu’il veut un combat dans le style de L’Homme tranquille de John Ford. "Aussitôt, je lui fais remarquer que ce n’est pas possible : la morphologie des deux acteurs n’est pas la même. Dans L’Homme tranquille, il y a Victor MacLaglen et John Wayne, qui font tous deux 1, 95m. Alain Delon et Jean-Paul Belmondo ont une morphologie plutôt longiligne, ce qui implique un style de bagarre totalement différent. (…) À l’exposé de mes arguments, Jacques Deray se fâche rouge.

-Monsieur Chiffre, je vous avais bien mis en garde : je suis le metteur en scène et je veux que la bagarre se fasse comme je veux. C’est bien compris ?"

La scène est tournée selon les instructions de Jacques Deray. Deux jours plus tard, après la projection des rushes, Yvan Chiffre se jette à l’eau. "Ça fait faux... On n’y croit pas." Aussitôt, Alain Delon et Jean-Paul Belmondo demandent à retourner la scène selon ses indications. Sur le plateau, Jacques Deray ne cache pas son irritation mais se plie au bon vouloir de ses stars. Après la projection de la nouvelle version, il reconnaîtra cependant que Chiffre avait eu raison.

Une autre scène physique va poser problème, celle où l’ancien catcheur André Bollet (dans le rôle du caïd Poli) gifle Nicole Calfan (qui a folâtré avec Capella). "Bollet devait s’arrêter à un centimètre de ma joue, mais il avait tellement peur de me faire mal qu’on n’arrivait pas à tourner, se souvient l’actrice. Alain est alors allé le voir en lui disant : "Tu lui en mets une magistrale, et il n’y aura qu’une prise. "Alain m’a ensuite prévenu que cela serait une gifle pour de vrai, mais qu’avec Jean-Paul ils avaient préparé des glaçons afin d’atténuer ma douleur. Comme promis, il n’y eut effectivement qu’une seule prise."

Le tournage se passe agréablement et dans la bonne humeur. Sur le port, entre deux prises, Jean-Paul Belmondo et Alain Delon parient mille francs avec un gendarme qu’il n’est pas capable de sauter dans l’eau tout habillé. Le fonctionnaire s’exécute immédiatement… "Avec Jean-Paul, nous étions en perpétuels fous rires, se souvient Catherine Rouvel. Il fallait que quelqu’un vienne nous demander d’arrêter car nous gênions le tournage !" Qu’en est-il des deux stars, dont la presse guette la moindre mésentente ? "Il n’y a pas eu vraiment de conflit, affirme Jacques Deray. On ne peut pas dire qu’il y avait entre eux une amitié débordante, mais ils faisaient leur boulot. Il fallait en face d’eux un metteur en scène qui aime bien les acteurs pour leur donner de l’importance à tous les deux et ne pas jouer l’un par rapport à l’autre." Le maquilleur Charly Koubesserian, grand ami de Bébel, renchérit : "Quitte à casser des légendes, je témoigne que tout s’est très bien passé durant ce tournage. Il y avait bien sûr une compétition entre les deux stars, une compétition amicale. Et les accrochages qu’il y a eu - car il y en eut quelques uns - ne furent que les accrochages habituels entre deux stars."

Pour la musique, Alain Delon et Jacques Deray veulent que Claude Bolling arrange et réenregistre des vrais airs de l’époque. Mais le compositeur leur demande de lui faire confiance et de le laisser leur proposer des créations originales. À titre d’exemple, il fait écouter au réalisateur un morceau qu’il vient d’enregistrer pour un 45 tours non encore édité. "J’ai senti Jacques Deray se fixer immédiatement sur ce son de piano bastringue quand il m’a simplement dit "je veux ça !" J’étais très ennuyé puisque cette mélodie n’était pas "disponible" et je lui ai expliqué que j’allais lui faire une musique dans le même genre. Jacques me répondit qu’il ne voulait pas d’une musique dans le même genre. Il voulait cette mélodie-là et pas une autre !" Le titre sera un énorme succès et contribuera au succès du film.

Par contrat, il était prévu que l’affiche et le générique soient ainsi libellés : "Adel Production présente Belmondo/Delon". Or, une fois la maquette de l’affiche réalisée (par René Ferracci), l’acteur-producteur refuse de la présenter à sa co-vedette. Lorsque cette dernière s’aperçoit qu’est écrit "Paramount présente une production Alain Delon : Belmondo/Delon dans Borsalino", il intente un procès. La justice ne lui donnera raison qu’en 1972 mais en attendant, il refuse de participer à la promotion et le différent est largement évoqué dans la presse. Ce qui n’empêche pas le film faire un triomphe…

Philippe Lombard

[Sources : "France-Soir" du 26 mars 1969, "Télérama" du 5 avril 1970, "Ciné-News", "La Cantinière du cinéma" de Henriette Marelo (Ramsay, 1994), "Ma vie sans maquillage" de Charly Koubesserian (Zélie, 1994), "Catherine Rouvel" de Alain Desvignes (Autres temps, 1997), "Les Mystères Delon" de Bernard Violet (Flammarion, 2000), "B.O.F. Musiques et compositeurs du cinéma français" de Vincent Perrot (Dreamland, 2002), "J’ai connu une belle époque" de Jacques Deray (Christian Pirot, 2003), "À l’ombre des stars" de Yvan Chiffre (Denoël, 1992)]


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