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L'histoire de CALIGULA commence peu avant la mort de Tibère, lorsque celui-ci vit à Capri, et se termine précisément avec la mort de Caligula. Il s'agit en fait d'une réflexion sur le pouvoir. Brass semble reprendre à son compte les propos que Pasolini tenait au moment de SALO OU LES 120 JOURNÉES DE SODOME à propos de "l'anarchie du pouvoir". Le pouvoir n'est pas ici un élément structurel indispensable à la cohésion de la société, mais une aberration morale. Détenteur de prérogatives pratiquement illimitées, CALIGULA jouit d'une absolue liberté, qu'il utilise sans se poser de limites, pour violer, tuer, ruiner l'Etat, torturer... Il n'a aucune considération pour les institution romaines, et va même jusqu'à détourner le salut impérial pour un très brutal fist-fucking ! En cela, son comportement trahit l'absurdité et la fragilité d'une société basée sur des liens de pouvoir. En allant jusqu'au bout de la logique de l'absolutisme, l'odyssée chaotique de Caligula en dénonce la profonde perversité. Il est intéressant de noter que la chute de Caligula ne sera pas vraiment le fruit de son comportement immoral (meurtre, inceste...), mais plutôt la conséquence de son mépris pour les sénateurs et les haut-fonctionnaires impériaux, qu'il ridiculise à maintes reprises. Ceux-ci toléraient en effet tout à fait ses extravagances et sa monstruosité, tant qu'il ne s'attaquait pas à eux et à leur statut...
CALIGULA est porté par l'interprétation assez sidérante de Malcom McDowell, qui s'investit entièrement dans cette interprétation monumentale, nous permettant de suivre avec précision l'évolution de l'empereur. Infantile et fragile au début de son règne, bien que déjà rongé par l'ambition et la fascination pour le morbide, il devient un être cynique, nonchalant et provocateur après la mort de sa sur Drusilla, le seul grand amour de sa vie. L'interprétation stupéfiante de Peter O'Toole propose un Tibère terrible, infect, complètement aigri, vieillard libidineux nageant parmi des adolescents dénudés qu'il appelle ses "petits poissons" : on retrouve bien le "vieux bouc, puant et obscène" dont parle Suétone.
CALIGULA est aussi un film dans lequel le décorateur Danilo Donati donne toute la mesure de son génie. On pense bien sûr aux décors sidérants de la grotte de Tibère ; ainsi qu'au stade délirant, avec sa monstrueuse et colossale machine à décapiter : ou à la gigantesque galère-bordel bâtie en plein cur du palais de l'empereur. Remarquablement photographiés et filmés, ces plateaux permettent à Brass de réaliser quelques superbes tours de force (Caligula orchestrant les festivités du bordel, la mise à mort de Macron, le suicide de Nerva, le meurtre de Tibère, le bain dans le temple d'Isis...). Cette reconstitution délirante de l'antiquité romaine peut être rapprochée du travail très original accompli par Derek Jarman pour LES DIABLES de Ken Russell, ou le foisonnement baroque du PROSPERO'S BOOK de Peter Greenaway.
Maintenant, CALIGULA est aussi un très célèbre "film à scandale". Certaines séquences (tortures, mises à mort...) font preuve d'une violence graphique assez appuyée. Mais c'est surtout pour ses séquences érotiques très explicites qu'il s'est taillé une réputation très sulfureuse. Il est clair que les plans non simulés de pénétrations, fellations, homosexualité masculine et féminine... ne manquent pas. Soyons bien clair : CALIGULA est bien un oeuvre pour les grandes personnes averties. Pourtant, on ne trouve pas vraiment d'exagération si on se rapporte aux pages que Suétone consacre à Tibère et Caligula, ou aux peintures murales érotiques trouvées à Pompéi (notamment celles du "lupanar") qui ont apparemment servis de modèles à pas mal des séquences "cochonnes" du métrage (particulièrement pour la grotte de Tibère, dont l'ambiance générale évoque aussi les fresques de la villa des mystères). Pourtant, il faut distinguer deux sortes de scènes. Dans les passages réalisés par Brass, les plans "pornographiques" sont courts et trouvent en général leur place dans les séquences au cours desquelles ils s'insèrent D'autres fois, certains détails de plans d'ensemble (la galère, la grotte de Tibère...) sont aussi très explicites, mais, encore une fois, ne brisent pas l'homogénéité du métrage. Il en est autrement pour certaines séquences additionnelles réalisées par Guccione : elles brisent parfois complètement les scènes dans lesquelles elles ont été "insérées", en recourant à des choix de réalisation typiques d'un porno moyen, cherchant à en donner au spectateur "pour son argent" (gros plans, caméras statiques...) ; or ces parti-pris sont en totale opposition avec le travail plus élégant de Brass (plans d'ensemble, amples mouvements de caméras...). On pense ainsi à la scène de lesbianisme se déroulant entre deux courtisanes (tournée par Guccione), pendant que Caligula couche avec sa sur et sa femme dans une pièce voisine (tourné par Brass) : c'est la première fois que la liaison incestueuse entre l'empereur et Drusilla va aussi loin, mais la tension de cette situation est complètement démolie par les inserts lesbiens tournés par Guccione et montés en parallèle.
Le massacre le plus flagrant est la scène de la galère-bordel : Caligula arpente, au milieu d'une foule de convives et de danseurs, son lupanar délirant et gigantesque, dans un superbe spectacle à la fois bouffon et obscène, évoquant une comédie musicale décadente. Guccione a cru bon d'insérer les plans d'une scène de partouze antique, toujours handicapés par une technique déficiente, avec, pour tout décor, deux murs et quelques coussins. Ces inserts de pur porno gênent, non pas pour leur caractère explicite, mais, encore une fois, par leur réalisation approximative qui vient saccager le travail superbe initialement proposé par Brass.
En l'état actuel, CALIGULA est donc un film légèrement abîmé, qui souffre sans aucun doute de certains des inserts ajoutés par Guccione. Il ne s'agit pas là d'une critique prude (certains passages "hards" passent très bien dans la grotte de Tibère), mais de la constatation que les écarts qualitatifs entre les réalisations de Brass et de Guccione ne passent pas du tout inaperçus. Malgré ce reproche, CALIGULA reste un spectacle délirant, unique, une rencontre illuminée entre le porno, l'Old Vic theater et le cinéma italien le plus baroque !
CALIGULA est un très bon film, même si il n'est pas toujours fidèle à la lettre à la "vérité historique" de Suétone. Par exemple, si Caligula a bien ouvert un bordel dans son palais par rapacité, les femmes des sénateurs n'étaient pas contraintes de s'y prostituer, contrairement à ce qu'on voit dans le film. Mais ces infidélités (sommes toutes plutôt rares, puisqu'on trouve quand même l'essentiel des évènements de la vie de Caligula et des traits de son caractère) sont entièrement mises au service d'un spectacle toujours plus baroque et d'une critique aiguisée de l'absolutisme.
Dossier réalisé par Emmanuel Denis