|
|
Aussi curieux que cela puisse paraître, le premier traitement rédigé pour le scandaleux CALIGULA de Tinto Brass est écrit en 1972 par... Roberto Rossellini ! Le réalisateur de ROME VILLE OUVERTE, LES ONZE FIORETTI DE FRANCOIS D'ASSISE et JEANNE AU BÛCHER, ce chouchou de la critique catholique bien-pensante, se consacrait alors à la réalisation pour la télévision de films relatant d'importants évènement historiques ou des biographies d'hommes célèbres : LA PRISE DE POUVOIR POUR LOUIS XIV, LES ACTES DES APÔTRES, SOCRATE, BLAISE PASCAL... Dès lors, pourquoi ne ferait-il pas un CALIGULA ? C'est toutefois son neveu qui récupère ce premier traitement et se met en tête de faire rédiger un scénario complet par Gore Vidal, auteur de best-sellers à partir des années 1960, qui avait aussi participé à l'écriture de plusieurs scripts fameux (BEN-HUR de Wyler, SOUDAIN, L'ETE DERNIER de Mankiewicz...). Vidal propose le projet au producteur Bob Guccione, fondateur en 1969 de la revue érotique "Penthouse", qui, à cette époque, s'intéressait au cinéma (CHINATOWN de Polanski compte ainsi, parmi ses compagnies productrices, Penthouse).Guccione décide alors de faire de CALIGULA une super-production érotique, violente et choquante. Il choisit le réalisateur italien Tinto Brass après avoir été impressionné par son SALON KITTY, sorti en 1976. SALON KITTY s'inscrivait dans la lignée des films italiens "sulfureux", mêlant érotisme sordide et périodes historiques troublées, comme le fascisme (LE CONFORMISTE de Bernardo Bertolucci, SALO OU LES 120 JOURNÉES DE SODOME de Pasolini...) ou le nazisme (LES DAMNES de Visconti, PORTIER DE NUIT de Cavani...). Il raconte l'histoire d'une mère-maquerelle berlinoise dont le bordel va être utilisé, à son insu, par l'officier SS Wallenberg afin d'espionner des hauts-gradés nazis. Piochant un peu dans SALO et PORTIER DE NUIT, et beaucoup dans LES DAMNES (on retrouve d'ailleurs ses deux acteurs principaux : Helmut Berger et Ingrid Thulin), Brass ébauche une réflexion sur les dangers du pouvoir, multiplie les séquences déshabillées et fait preuve d'un goût prononcé pour la provocation (surtout dans la première demi-heure) et les délires décoratifs (les étonnants uniformes nazis portés pour Berger). Mais, pour CALIGULA, Brass a en tête un film différent de celui voulu par Vidal. Ils se disputent et, avant même que le tournage n'ait commencé, l'écrivain déclare qu'il se retire du projet. Il tente de faire enlever son nom du générique, allant même jusqu'à attaquer la production en justice en 1977. Aujourd'hui, le générique mentionne pour le scénario : "Adapté d'un scénario original de Gore Vidal".
Le budget, très élevé, est fixé à 17 millions de dollars (presque les 20 millions d'un RENCONTRES DU TROISIÈME TYPE !), et on décide que le film sera tourné à Rome. Le casting commence, et des comédiens prestigieux sont recrutés. Malcom McDowell, alors âgé de 32 ans, est encore auréolé des succès à scandale de IF... et surtout d'ORANGE MÉCANIQUE de Kubrick. Trois grands acteurs britanniques du théâtre shakespearien sont aussi de la partie : rien de moins que John Gielgud, Peter O'Toole et Helen Mirren ! Le vénérable Gielgud, considéré comme le seul comédien britannique de sa génération à pouvoir rivaliser avec Laurence Olivier, est d'abord pressenti pour interpréter Tibère ; mais, après avoir lu le script, il juge le film trop osé et renonce à ce rôle. Il prend celui, très court, de Nerva. C'est donc O'Toole qui interprètera le vieil empereur décadent. Maria Schneider (maîtresse scandaleuse de Marlon Brando dans LE DERNIER TANGO A PARIS de Bertolucci) devait interpréter Drusilla, mais elle abandonne le tournage assez tôt, et est remplacée par Teresa Ann Savoy, qui jouait un rôle important dans SALON KITTY. On recrute aussi Silvano Ippoliti, le chef-opérateur de SALON KITTY (mais aussi du GRAND SILENCE ou de SACCO ET VANZETTI...) et, surtout, Danilo Donati, un des plus grands directeur artistique de l'histoire du cinéma. Son palmarès est éloquent : Fellini (AMARCORD, CASANOVA, SATYRICON qui reconstituait déjà de manière étonnante l'antiquité romaine...) et Pasolini (DIPE ROI, LES MILLE ET UNE NUITS, SALO OU LES 120 JOURNÉES DE SODOME...), ainsi que quelques productions mégalos de Dino De Laurentiis, dont l'archi-baroque FLASH GORDON.
Le tournage à Rome commence en août 1976, par les scènes se déroulant dans le refuge de Tibère. Guccione interdit au public et à la presse, à de très rares exceptions près, de visiter les plateaux. Les rumeurs les plus folles courent alors sur ce tournage (zoophilie, viol de mineurs...). En décembre 1976, Brass considère les prises de vue comme terminées. Mais Guccione est déçu par ce qui a été tourné. Avec Giancarlo Lui, il reprend quelques acteurs et tourne à la va-vite, avec des moyens de fortune, des scènes et des plans pornographiques supplémentaires. Le montage commence à Londres en 1977. Brass apprend rapidement qu'il est viré du projet par Guccione, qui se retrouve seul maître à bord. Certains techniciens anglais supposés travailler sur la post-production de CALIGULA commencent à traîner les pieds quand ils comprennent qu'il contient des scènes très expressément pornographiques, et Guccione craint que la police de ce pays ne soit tentée de saisir le négatif de ce métrage, vraiment trop "shocking". Il part à Paris où il finit le montage. Au générique, Brass est crédité sous la mention "Opérateur des prises de vue : Tinto Brass ; Montage par la production.". Depuis, il a toujours renié le film, reprochant à Guccione d'avoir massacré son travail par l'ajout d'inserts pornos.
Finalement, CALIGULA est présenté à Cannes en mai 1979, dans une version bien plus longue que celle qui sortira en salles. Le film sort d'abord en Italie dans le montage original supervisé par Guccione, qui dure 136 minutes : il est rapidement interdit par la censure italienne. Dans ce pays, le producteur Franco Rossellini proposera en 1984 une version remontée d'environ 125 minutes, avec une nouvelle musique et le retrait d'une partie du matériel filmé par Guccione : elle s'appellera IO, CALIGOLA. Aux USA, deux versions sortent : une version "R" (Interdit aux mineurs non accompagnés) de 102 minutes, visée par l'organisme de classification des films (le MPAA) ; et une version intégrale, correspondant à un classement X. CALIGULA sort à travers le monde, où il connaît divers problèmes de censure, mais rencontre néanmoins un grand succès commercial, notamment en France. Son exploitation vidéo sera aussi très rentable. En 1989, pour le dixième anniversaire du film, la vidéo est rééditée, avec un métrage d'une durée de désormais 150 minutes. En 1999, un DVD proposant une version de 156 minutes sort aux USA.
Dossier réalisé par Emmanuel Denis