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Palmarès 2002

JEAN ROLLIN

INTERVIEW PUBLIQUE DE
JEAN ROLLIN

Qu'est-ce qui a au départ suscité votre envie de faire du cinéma, de raconter des histoires de vampires érotiques ?
Je pense que c'est le premier film que j'ai vu dans ma vie et je me suis dit que c'etait ça que je voulais faire. Je devais avoir sept ans, c'était dans une petite salle de campagne et je me souviens qu'il s'agissait du CAPITAINE FRACASSE. Je ne me souviens plus tellement du film mais bien de deux scènes qui m'ont marqué. Il y avait une scène d'un personnage qui se frayait un chemin sous des tonnes de flotte, pendant un orage terrible, jusqu'au château. Ca devait être le personnage de Matamore je pense. Et il y avait à la fin un duel dans un cimetière que j'avais trouvé très impressionnant. Et j'avais dit que c'était ca que je voulais faire, c'est bien ce qui m'a donné l'envie de faire du cinéma… et puis par la suite toutes les images que j'ai pu voir dans des bandes dessinées et des couverture de vieux livres populaires que j'appréciais beaucoup, comme les vieux Fantomas et toutes ces choses là… J'étais très friand de ce genre de choses. Et avant tout, avant de lire les livres, c'était les couvertures bariolées qui me fascinaient. Et, c'est un peu ça que j'ai souvent rechercher à faire dans mes films.

En voyageant un peu plus dans le temps, comment s'est passée la rencontre avec Brigitte Lahaie. et qu'est-ce qui vous a donné l'envie de travailler avec elle ?
Vous connaissez la filmographie de Brigitte Lahaie... On s'est rencontrés sur le tournage d'un film X qu'elle faisait et que je tournais. J'ai trouvé qu'elle était intéressante. Elle avait un côté que les autres comédiennes du X n'avaient pas… Un côté très sérieux, je ne sais pas… J'avais juste envie de la filmer dans un de mes films et non pas seulement dans un film comme ça. C'était un film qu'on avait tourné en une journée et, à la fin, je lui ai dit que j'aimerais bien qu'elle joue dans mon prochain film fantastique. Elle ne m'a pas cru une seule seconde et en plus le cinéma en lui-même ne l'intéressait pas. Elle n'avait jamais réellement joué la comédie. Je pense même que c'est une des rares comédiennes de films X qui tournait ce genre de film pour le plaisir et qu'elle ne s'était jamais heurtée à un vrai tournage de film. C'était une période creuse pour le cinéma fantastique puisque c'était l'arrivée du X et que la plupart des petites salles qui passaient le genre de films que je faisais s'étaient reconverties en salles X. Il n'y avait donc plus moyen de sortir un film. Et puis, la video est apparue et les gens préféraient regarder des films X chez eux plutôt que d'aller dans une salle. Et de nouveau il y a eu des salles pour projeter des films comme les miens.
alors j'ai fait un film qui était LES RAISINS DE LA MORT et j'ai appelé Brigitte pour lui faire jouer un personnage. Elle était toute surprise de voir que je ne lui racontais pas des blagues et elle est venue sur le tournage. Et là, suivant ses propres dires, elle a découvert le plaisir de jouer la comédie devant une camera et depuis on est resté bons amis, et elle joue même dans mon dernier film qui va sortir très bientôt.

Faire du fantastique en France, et de surcroît des vampires féminins… ce n'est pas pousser un peu loin dans la marginalité ? Comment vous en sortez-vous ?
Evidemment, à un moment donné, quand on commence à faire du cinéma, c'est à dire qu'on commence à apprendre un peu son métier, et en quoi ca consiste, il y a un choix qui se présente.
A l'époque ou j'ai commencé à faire des films, c'était l'époque de la nouvelle vague et certains genres de cinémas étairnt relativement faisables pour un jeune qui débutait. Et, bon moi, ce n'était pas mon cinéma, c'est pas du tout le genre qui m'intéressait.
De plus j'étais cinéphile, tout comme les gens de la nouvelle vague. Nous étions tous des gens qui fréquentions la cinémathèque, nous connaissions Langlois et toutes ces choses-là, nous avions donc une formation commune.
Et donc certains ont choisi de rentrer dans le système et qui après un ou deux films un peu marginaux se sont mis à faire des films commerciaux, ce qui est valable en soi, je pense à quelqu'un comme François Truffaud par exemple, et puis d'autres qui se sont obstinés dans un genre différent et qui ont moins bien réussi commercialement, comme moi par exemple. Parce que ce n'était pas du tout la mode des films de vampires à l'époque ou j'en ai fait et je me suis accroché et j'ai réussi à me maintenir, mais dans quel état ! vous voyez (rire)… Je tiens plus sur mes pattes.

Est-ce que vous avez été influencé par George Franju ?
Oui, en effet George Franju est le réalisateur qui m'a le plus influencé, c'est vrai. J'aurais donné beaucoup pour pouvoir faire un plan comme le dernier plan des YEUX SANS VISAGE, j'aurais donné dix ans de ma vie pour le faire. Et le célèbre plan de JUDEX, qui part de ses pieds et remonte, on voit alors le personnage en smoking avec une tête de vautour tenant dans sa main une colombe morte en apparence, et il avance en traversant la salle du bal masqué et vient se mettre devant le maître des lieux avec sa colombe et il la ressuscite… sur la musique de Maurice Jarre. C'est un des plus beaux plans de toute l'histoire du cinéma pour moi. Je me le repasse souvent, mais bon c'est Franju qui les a faits et signés, avec son immense talent.

Vous avez dit que vous sortez un film prochainement. Vous pouvez nous en dire plus ?
Oui. Probablement en Avril à Paris, je l'espere en tout cas. Ca s'appelle LA FIANCEE DE DRACULA et ca n'a rien à voir avec l'ancien film de la HAMMER qui lui s'appelait LES MAITRESSES DE DRACULA. Beaucoup de gens me demandaient pourquoi je ne faisais pas un Dracula parce qu'il y avait beaucoup de variantes autour des vampires, il y avait Dracula etc... Alors je me suis renseigné et on ne pouvait pas utiliser comme titre de film le nom de Dracula seul, pour une question de droits... Par contre n'importe quoi et Dracula en plus, ca ne posait pas de problème. Et, apparemment pour beaucoup de personnes, c'est ce que j'ai fait de mieux. J'en suis d'ailleurs assez content parce qu'il y beaucoup de choses personnelles et d'allusions à des auteurs que j'aime, Gaston Leroux notamment. Je sais que je ne dois pas m'attendre à des succès commerciaux avec les films que je fais mais j'espère que celui-ci se fera remarquer. S'il a déjà un petit succès d'estime je serais déjà très content.

Quel regard portez-vous sur vos anciens films par rapport justement à votre dernier ?
Pfffff…et bien ca dépend des jours ! (rire) Il y a des jours où je déteste des films que j'ai faits ! Mais dans chaque film, il y a toujours l'un ou l'autre moment privilégié qui me satisfait. Mais, avec l'érosion du temps, je trouve que mes premiers films ont vieilli. Il y a une naïveté que je n'ai plus, il y avait tout un tas de choses. J'étais encore un gamin, j'avais 30 ans au moment du VIOL DU VAMPIRE et de LA VAMPIRE NUE.
C'est certainement vrai que je les referais certainement très différemment si je les refaisais aujourd'hui. J'ai d'ailleurs à un moment proposé de refaire un de mes vieux films. Ca ne s'est malheureusement pas fait, mais ca m'aurait en tout cas amusé. J'avais proposé justement de refaire LA VAMPIRE NUE. Mais aujourd'hui, un film comme celui-là coûterait une fortune alors qu'à l'époque on l'a fait avec un budget ridicule. Mais je n'ai pas vraiment un regard critique sur ce que j'ai fait, je ne juge pas ce que j'ai fait…c'est comme ca !

Comment faites-vous pour compenser le manque de moyens pour réaliser un film par rapport aux romans que vous écrivez, où là vous avez toute la liberté d'imagination et d'écriture ?
Pour moi, il n'y a pas vraiment de différence entre un film que je fais ou un livre que j'écris. C'est le même univers, c'est la même thématique… C'est pareil quoi !
Sauf qu'effectivement l'avantage du livre c'est que premièrement il n'y a pas de censure et deuxièmement pour écrire je n'ai besoin que d'une rame de papier et une machine à écrire. Donc c'est pour moi naturellement plus facile d'écrire un bouquin dans lequel on peut mettre un tas de chose qu'on ne peut pas mettre dans un film.

Pensez-vous que vous êtes le Ed Wood du cinéma français ?
Alors là, pas du tout ! Je tiens absolument à préciser que je n'ai aucun rapport avec Ed Wood si ce n'est un rapport économique. C'est à dire qu'il faisait des films pas chers et moi aussi. Par ailleurs je n'ai également aucun rapport avec Jess Franco. Leur cinéma est tout à fait différent du mien. J'aime bien Ed Wood par ailleurs, ainsi que ses films, notamment ce film avec Bela Lugosi où il donne ses prisonnières à manger à sa pieuvre, était assez réjouissant. Mais je ne pense pas qu'Ed Wood était réellement un fanatique du cinéma fantastique. Il visait un but commercial mais comme il n'avait pas de moyens il faisait des films Z sans moyens. Et par contre, il compensait ses manquements par tous les bons vieux trucs du cinéma d'épouvante. Ceci dit j'aime bien son cinéma, mais ce n'est pas le mien, ou en tout cas pas le même principe. En résumé, je ne pense pas qu'Ed Wood à l'époque ou il faisait des films d'épouvante, était sincère. Ce qui n'ôte rien à la qualité de ce qu'il a pu faire. Mais ca se voit plutôt comme des curiosités, et non pas comme des oeuvres personnelles.

A propos de films de genre, n'avez vous jamais été tenté de délaisser ce genre pour quelque chose de plus classique ?
J'ai tenté deux fois. (rire)
La première fois ça a été un échec retentissant. Je n'ai même pas pu sortir le film. Ca s'appelait LES PAUMEES. C'était un mélodrame qui n'avait absolument rien de fantastique et qui a été un échec complet.
Et la deuxième fois c'était un film bon marché qu'on avait fait à deux pour s'amuser. Et là ca été le plus gros succès parmi ce que j'ai fait, ca s'appelait LES TROTTOIRS DE BANGKOK. C'était une fantaisie, un peu dans le genre Tintin et Milou.

Avez-vous toujours la même façon de tourner ?
Chaque film est un cas d'espèce. Pour moi, il y a toujours une grande part d'improvisation par exemple. Au début je faisais des découpages extrêmement précis, où chaque plan était très détaillé, avec le numéro de l'objectif qu'on utilisait etc… Pour jouer au professionnel en fait. Mais je me suis rapidement aperçu que le découpage ne servait absolument à rien. Certains continuent à croire qu'il faut impérativement dessiner des storyboards. Moi, ca me fait bien rire parce que entre le moment où vous écrivez le découpage et le moment où vous tournez il se passe au minimum trois ou quatre mois, et vous n'êtes plus le même. Vous avez vieilli et vous changez. Alors quand je veux utiliser un découpage de trois mois, je m'aperçois que je ne vois pas les choses de la même manière et là où je voyais un gros plan, je préfère un plan général. Alors, je fais comme j'ai envie de faire, et donc le découpage ne sert plus à rien. On n'a pas du tout la même vision quand on est devant une feuille de papier que devant le décor et moi ce qui m'inspire c'est justement le décor, lorsque je suis sur place avec les comédiens et techniciens et que je dois filmer. Ca fait longtemps que je ne fais plus de découpage, la mise en scène, je l'improvise quand je suis dans le décor.

Mais faites-vous confiance au cameraman, à ses cadrages, ou lui imposez-vous vos plans ?
Je lui fais confiance au maximum pour la lumière. Mais pour les cadrages, c'est toujours moi qui lui dis les cadrages que je souhaite et puis je le laisse faire son boulot. Mais comme je tourne généralement avec les mêmes personnes depuis pas mal de temps, j'ai une telle complicité avec mon directeur de la photo par exemple qu'il suffit que je place la caméra et tout de suite il comprend le genre de plan que je veux faire. Et quand on arrive à une telle complicité avec un technicien ca devient formidable. Ca permet de gagner un temps bien précieux lorsque l'on tourne un film, à petit budget surtout.parce qu'a partir du moment ou on est sur place, il faut aller le plus vite possible.

Vous êtes un des rares réalisateurs francais à avoir réalisé l'essentiel de vos films dans le même genre 'fantastique', pourquoi ?
Oh il y en a eu beaucoup… Je pense à BABY BLOOD, LE DEMON DANS L'ILE pour ne citer qu'eux… mais bien d'autres encore. Qui se soient spécialisés dans le genre, il y en a très peu… Franju par exemple.

Luc Besson ?
Luc Besson? (rire) Heu… Je ne suis pas un grand admirateur de Luc Besson. Mais il n'a pas vraiment fait du fantastique, mais plutôt de la science-fiction. Je pense que les cinéastes français ne sont pas spécialement attirés par ce genre là. Et puis, il y en a qui m'ont dit que s'ils n'en faisaient pas c'était essentiellement une question de concurrence avec les Etats-Unis, l'Italie… Ce n'est pas typiquement français de faire ce genre de films… Mais pour moi !
Ca aurait été bien qu'il y en ait d'autres mais bon…

Et pour la distribution ? Y-a-t'il toujours des salles spécialisées ?
Il n'y a pas de circuit de distribution pour ce genre de films. Il faut se battre pour obtenir des salles. Si vous arrivez avec un film de vampire français vous vous retrouvez très vite confronté à la petite exploitation de salles spécialisées sur les boulevards… Jadis il y en avait quatre ou cinq mais elles se sont transformées maintenant en salle X au point de se retrouver seulement avec le Brady comme salle spécialisée. Une semaine au Brady, ca fait 500frs. on ne peut évidemment pas vivre avec ca. Et à chaque fois il faut aller voir les exploitants, pour qu'ils acceptent de vous passer. Non, Il n'y a pas vraiment de circuit.

Pour en revenir à Luc Besson, avec lui il y a quand même une émergence du cinéma fantastique dans le circuit traditionnel, qu'en pensez-vous ?
Bah… C'est un autre cinéma ! Mais ceci dit, Besson, puisque c'est encore lui (rire), son film de Science Fiction, je m'excuse mais c'est un film américain, fait avec des capitaux américains, Bruce Willis…On ne peut pas dire que ce soit un film français.
Par contre j'aime bien Christophe Gans, c'est un bon copain, mais ce qui l'intéresse lui ce sont les films de karaté de Hong-Kong. Dans LE PACTE DES LOUPS par moments on est projeté dans un film de karaté typiquement chinois où les combats sont réglés par un spécialiste de Hong-Kong. C'est ca qu'il aime... Il a beaucoup de talent et il sait comment faire son cinéma… Mais si on le laisse faire ce qu'il veut, il fera un film de karaté, ou plutôt du Kung-fu pour être plus précis (rire).

Avez-vous travaillé dans le passé avec des acteurs ou techniciens inconnus à l'époque et qui sont devenus célèbres maintenant ? Et surtout vous sont-ils reconnaissants maintenant ?
Quelques fois. Mais je dois dire que j'ai des comédiens et des comédiennes qui ont tourné après dans d'autres films que les miens et qui ont eu un petit renom. Et quand je les croisais dans la rue, ils ne me reconnaissaient pas. Mais bon c'est humain. La seule jusqu'à présent qui m'ait été reconnaissante c'est Brigitte Lahaie.

Ca vous rend amer ?
Bof…non ! Je suis complètement cuirassé contre ca ! Par contre plus jeune c'est vrai que par moments j'ai frôlé la dépression… J'ai même été victime de diffamations.

Vous n'avez jamais été tenté de faire du gore dans vos films ?
Heu… Je n'aime pas tellement ca. Dans le fantastique, ce que j'aime filmer c'est justement ce qui est beau. Si je filme une femme nue par exemple c'est parce que je trouve cela beau, même si je fais couler un peu de sang sur son corps. Mais du gore repoussant comme on en fait maintenant, je n'aime pas beaucoup.
J'ai été obligé d'en faire à un moment parce que c'était devenu indispensable, mais je n'ai jamais fait du gore gratuit. J'ai toujours justifié ça émotionnellement avec les personnages. J'ai fait ça dans LES RAISINS DE LA MORT qui a été mon premier film un peu gore…Par exemple il y avait un scène gore de décapitation mais elle était tempérée par le fait que le personnage est obligé de le faire parce qu'il est malade et en lui tranchant le tête avec sa hache il lui dit qu'il l'aime, ce qui donne une dimension différente par rapport au simple gore. Et dans LA MORTE VIVANTE, la morte vivante qui est obligée de boire du sang pour survivre dévore sa meilleure amie parce qu'elle y est bien obligée, mais elle le fait en pleurant. On rajoute une petite note émotionnelle au simple spectacle d'une scène gore. Mais je ne ferais pas du gore pour le plaisir d'en faire comme dans EVIL DEAD par exemple.

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Dossier réalisé par Christian De Coninck et Didier Stefek
Photos de Frédéric Duvivier

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