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Palmarès 2002

JESUS FRANCO

INTERVIEW PUBLIQUE DE
JESUS FRANCO ET LINA ROMAY
(22/03/2002)

Comment vous êtes-vous rencontré, vous et Lina Romay ?
Notre première nuit ensemble ou notre rencontre artistique ?

Artistique, bien sûr.
J'ai tourné un film dans le sud-est de l'Espagne dans un coin qui s'appelle "La Manga Del Mar Menor". C'est une langue de terre qui sépare la Méditerranée d'un lac. C'était très beau à l'époque mais maintenant c'est devenu horrible car il y a plein de constructions à la con qui font ressembler l'endroit à une ruche. C'était vraiment un endroit très spécial. Pour vous donner une idée : la cuisine pratiquée dans cette région est différente des autres cuisines espagnoles. Elle est à base de poissons qu'on ne trouve que là-bas, des poissons préhistoriques qu'il vaut mieux ne pas voir avant leur préparation car ils sont horribles et on serait dégoûté. Mais c'est super bon.
J'ai donc tourné un film à cet endroit. Lina était la fiancée de mon photographe de plateau, un jeune de Barcelone, un très bon photographe d'ailleurs… Un week-end elle est venue le rejoindre et quand elle est arrivée à l'hôtel, nous nous sommes rencontrés dans l'ascenseur. Immédiatement, il y a quelque chose qui est passé entre-nous. Et voilà, c'est parti comme ça.
Le lendemain, je tournais encore à cet endroit où je devais filmer des scènes avec des figurants alors j'ai demandé à Lina si elle voulait en faire partie. Elle a accepté et j'ai fais un gros plan. Elle était super belle. Lorsque j'ai vérifié les rushes dans la salle de montage je me suis dis qu'elle avait une présence terrible. J'ai donc contacté son fiancé pour lui demander ce qu'elle faisait dans la vie et il m'a répondu qu'elle était étudiante à l'école des beaux-arts et faisait partie du Théâtre de Printemps Catalan malgré le fait qu'il soit interdit, à l'époque de Franco, de parler en catalan.
Un jour je suis allé voir une de ces représentations et j'ai trouvé qu'elle était formidable. Je lui ai demandé si elle voulait jouer dans mon prochain film. Elle a dit oui. Je lui ai dit qu'il y avait des scènes déshabillées. Elle a répondu : "Je m'en fout !". Et ça a commencé comme cela. Jusque maintenant, il y a pas mal d'années qui se sont passées, nous sommes toujours ensemble. On espère être encore heureux pendant très longtemps. On s'aime beaucoup, on se comprend très très bien, on a plus ou moins les même goûts.
Voilà ce qui concerne Lina et notre rapport, alors maintenant parlons d'autres choses parce que je ne vais pas vous raconter ma vie privée car ce n'est pas intéressant. C'est intéressant pour nous deux mais pas pour vous.

Que pensez-vous de la vision que la presse a maintenant à propos de vos œuvres ?
Moi je ne pense rien, ce sont eux qui pensent. Je me rappelle que le premier hommage qu'on m'ait rendu avait été fait à Madrid. Je suis arrivé et j'ai vu la salle bourrée de gens. J'étais étonné car en Espagne les gens ne connaissent pas mon cinéma, ils s'en foutent de mon cinéma. On dit que nul n'est prophète en son pays mais moi je ne suis prophète nulle part.
Comme j'ai vu qu'il y avait du monde dans la salle, j'ai dit :
"Je crois que vous vous êtes trompés de salle parce que vous êtes des gens qui aimez le cinéma intellectuel, profond et sérieux, donc je ne sais pas ce que vous faites là car mon cinéma n'est ni intellectuel, ni profond. Je fais des films pour que le public passe une heure et demi de plaisir ou d'angoisse… ". Comme personne ne partait, j'ai dit : "Bon ben si vous voulez rester, faites-le mais vous êtes avertis !".
Moi je n'ai jamais fait des films pour tel festival ou pour la critique. J'ai fait des films pour les gens. J'ai voulu faire ce que j'aurais aimé voir quand j'étais très jeune. Comme EUGENIE par exemple mais en Espagne la censure l'aurait interdit. Donc j'ai essayé de faire des films dont je rêvais. Pas pour moi car je ne suis pas égoïste mais pour que les gens connaissent le monde que je trouvais intéressant à montrer.
J'ai fait pas mal de films, je pense que j'en suis à 180 et j'espère en faire encore un centaine d'autres car je ne suis pas prêt de m'arrêter, d'ailleurs je ne pense jamais à m'arrêter. Je m'arrêterai le jour où je serais crevé mais la veille, je serai occupé à monter ou filmer ou qu'importe… Il n'y a que deux chose qui m'importe dans la vie : Lina et le cinéma ou le cinéma et Lina car ils sont au même niveau tous les deux.
J'essaie de raconter des chose qui me plaisent. Je fais en sorte, dans mes films, que les femmes fassent de belles choses. On est en train de créer, surtout chez la critique intellectuelle, faussement intellectuelle d'ailleurs, que le cinéma soit aussi important que la philosophie, etc... Mais ce n'est pas vrai, le cinéma est un show où il faut passer un bon moment et sortir de la salle un peu réconforté. Nous, les réalisateurs, sommes ce que les américains appellent des "Entertainers". Etre Fred Astaire, Gene Kelly ou Vincente Minelli c'est aussi important que raconter une histoire super profonde sur la solitude, sur la compréhension humaine. Si vous voulez vraiment traiter de problème profond, enfermez-vous chez vous et écrivez un livre. Je crois qu'un cinéaste doit savoir qu'il n'est pas Dostoievski. Mais à voir vos expressions, je crois que je suis en train de vous fatiguer (rire).

Vous êtes un boulimique du cinéma, vous n'arrêtez pas de tourner. Comment arrivez-vous à concilier cette soif de tourner, cette soif de création et la nécessité de trouver des budgets ?
J'ai été l'assistant d'un metteur en scène qui s'appelle Luis Berlaga. Un jour, alors qu'il était très malheureux parce que la censure lui avait demandé de changer l'histoire, il m'a dit : "Ecoute Jess, finalement, pour faire du cinéma il faut une caméra et la liberté !". Il avait raison. Je suis peut-être très petit mais je suis libre et je fais ce que je veux. Ca c'est magnifique. On ne vous oblige pas à faire 152 plans de la vedette que vous avez dans le film, de mettre la caméra du coté gauche parce que du coté droit elle n'est pas si belle…
La chose la plus grave pour un réalisateur, qu'il soit grand ou petit, c'est de ne pas pouvoir s'exprimer et d'être l'esclave de conneries. Moi, j'ai choisi la liberté. Je sais que je suis un outsider, un marginal mais j'en ai rien à foutre, je suis content comme ça. Ce que j'aime, c'est le cinéma. Je n'aime pas ces fêtes où les gens du cinéma se distribuent des statues. Je ne veux pas perdre mon temps à faire des promenades élégantes de stupidité. Je suis content comme ça. Je veux faire beaucoup de films. Le cinéma c'est la moitié de ma vie.
Maintenant, il y a beaucoup de jeunes qui s'intéressent à mon cinéma. Je suis super content, surpris même. Pourtant, j'ai toujours fais la même chose. Ce n'est pas moi qui ai changé, c'est le public. En Espagne, on m'a toujours considéré comme la dernière des merdes. Maintenant, je ne suis plus la dernière des merdes mais je suis un metteur en scène "bizarre".

Vous avez fait un film avec Christopher Lee, un "Fu Manchu". Comment est-ce de travailler avec lui ?
Avec Christopher, je n'ai pas seulement fait le film de "Fu Manchu" mais j'en ai fait six. J'aime beaucoup Christopher Lee. Le premier film que j'ai fait avec lui c'est "Fu Manchu" en effet. Pour ce film, il m'a reçu un peu froidement car c'est un homme qui est très british et il tient les gens un peu à distance. Je me demandais pourquoi il était aussi pédant. En fait il ne l'est pas, il est plutôt timide et a un très bon fond. Lui ce qu'il voulait, encore maintenant, c'est de jouer dans la tragédie de Shakespeare : "Le Roi Lear" avec des acteurs qu'il adore comme Kenneth Brannagh, Derek Jacobi, etc… Le problème, c'est qu'il a eu un grand succès dans le cinéma d'épouvante et malgré le fait qu'il soit un acteur très populaire, presque personne ne connaît son vrai visage. On l'a toujours vu avec un faux nez, un faux œil, de fausses dents, comme la plupart des acteurs qui jouent dans ce genre de films. De plus, il est persuadé qu'il est un des plus grands chanteurs d'opéra…
Si dans le cinéma, il n'est jamais parvenu à interpréter Hamlet ou Macbeth, il a malgré tout fait de très bon rôles et de façon excellente.
Il est fou de l'opéra. Il a une voix formidable. Je me souviens d'une nuit où je tournais dans le port de Barcelone. Christopher avait rencontré un acteur espagnol qui faisait de l'opéra. Ils ont commencé à chanter à 3h du matin et c'est comme cela que j'ai compris la véritable vocation de Christopher Lee.
Il n'aime pas l'épouvante, il n'aime pas jouer Frankenstein, il n'aime pas jouer la momie, surtout la momie. Il n'est absolument pas d'accord avec ça. Aujourd'hui, Christopher est un excellent acteur, il a beaucoup mûri. Il a un coté naturel comme ont les grands acteurs américains et il est super sincère. Bref, c'est un très grand acteur. Les rapports qu'il a avec moi sont de plus en plus amicaux. Il a un humour très british mais lui, il sourit à peine. Durant les deux "Fu Manchu", les rapports qu'il avait avec moi étaient froids mais très professionnels. Il connaissait son texte par cœur, il savait comment interpréter son personnage.

A propos de vos films, qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux, qu'est-ce qui est un remontage, etc… ? A quoi peut-on s'attendre prochainement de votre part ? Est-ce vrai que vous préparez un remake de L'HORRIBLE DR. ORLOF avec Udo Kier ou Malcom McDowell ?
Comme je vois, presque toujours, avec une question vous en faites cinq, alors commençons avec la question la plus facile. Effectivement, c'est très difficile de suivre ma filmographie, moi-même je n'y arrive pas. Il n'y a pas seulement les films que j'ai vraiment fait mais on m'attribue également des films que je n'ai jamais fait et dont je n'ai rien à foutre. Dans certains livres, on peut lire que je ne suis pas seulement Jess Franco mais également Daniel White mon compositeur, quelqu'un de magnifique et bien plus âgé que moi. Il a été le premier arrangeur, le premier à écrire des chansons pour Edith Piaf. Donc, il y a longtemps…
Il a fait des arrangements pour Charlie Parker également, etc…
Je suis aussi Pierre Chevalier, un metteur en scène qui a fait des films remarquables. Il a été l'assistant de Jean Cocteau sur ses premiers films comme LA BELLE ET LA BETE. Mais a quatre ans, j'aurais difficilement pu être l'assistant de Jean Cocteau. Il ne m'aurait sûrement pas admis. Je suis également un réalisateur italien nommé Andrea Bianchi… J'ai même lu des critiques faites par des spécialistes du cinéma fantastique comme quoi Andrea Bianchi et Jess Franco sont le même réalisateur. Je ne suis pas responsable de la moitié de la cinématographie mondiale.
Pour répondre à la deuxième question, c'est vrai que je vais faire une nouvelle version de L'HORRIBLE DR. ORLOF. Les jeunes gens qui s'intéressent à mes films disent que c'est un film formidable. Entre nous, je trouve que c'est de la merde. Il a énormément vieilli, il est archaïque et stupide. Je ne peux plus le voir. J'ai donc décidé de faire une nouvelle version. J'ai écrit le scénario avec Lina et je trouve qu'il est 150 fois meilleur que le petit "Dr. Orlof" que j'avais fait à l'époque. Le film sera beaucoup plus intéressant et moderne. J'aurai peut-être la chance de travailler avec Udo Kier et avec Alejandro Jodorowsky, et la musique sera composée par Iron Maiden. Alors, vous comprenez le changement qu'il y aura par rapport à l'ancienne version… Quel Plaisir !
Mais j'ai plusieurs films en chantier. Il y a INCUBUS pour lequel nous sommes en post-production. Il sera prêt dans un mois environ.
Il y a un film que je vais faire prochainement d'après le roman d'Edgar Wallace : "The Case of the Frightened Lady" avec Linnea Quigley, une comédienne magnifique connue aux USA comme LA Scream Queen, et en effet, elle crie magnifiquement. Aujourd'hui, c'est une dame d'environ 50 ans qui est encore très belle. Elle est devenue une comédienne fantastique, bien meilleure qu'elle ne l'était à l'époque. Elle s'avait crier mais pour le reste… Voilà ce que je prépare pour le moment.

Je voudrais poser une question à Lina Romay. J'aimerais savoir ce que ça fait d'être la femme de Jess Franco ?
Lina Romay : C'est une folie et une merveille parce que je ne m'ennuie pas une seconde. Vous voyez comment il a parlé ici et comment il est ? Il est toujours comme ça. Il a toujours des projets, il est toujours en train de penser à : comment changer les scènes qu'il va tourner le lendemain, comment améliorer le montage, etc… Enfin, c'est une folie, …c'est Francofolie.

Jess Franco, quels sont vos souvenirs de Miranda Soledad dans VAMPYROS LESBOS ?
Mon souvenir de Miranda Soledad, ce n'est pas seulement VAMPYROS LESBOS. J'ai fait cinq films avec elle plus un premier film lorsqu'elle est arrivée à Madrid où elle habitait dans le quartier gitan, parce qu'elle était gitane. C'était une gamine avec toute la grâce naturelle qu'ont les gitans. Ils n'ont aucune formation, ils savent à peine lire, ils ne connaissent rien. Mais si Soledad entrait maintenant ici, vous auriez l'impression que c'est une princesse parce qu'elle aune telle grâce…
Pendant longtemps, je n'ai plus tourné avec elle car j'ai quitté l'Espagne. Mais un jour, je l'ai revue lorsque je préparais LES MUSES DE DRACULA et je l'ai trouvée parfaite pour interpréter Lucie, malgré le fait qu'en principe, dans le roman de Bram Stoker, Lucie soit blonde tandis que Soledad, pas du tout. J'ai commencé à faire des films avec elle, la plupart du temps des productions allemandes. Le producteur de tous ses films était Artur Brauner, un producteur très important, surtout à l'époque. Il pensait que Miranda Soledad était la découverte du cinéma actuel. Il la trouvait formidable, belle, etc… Il lui a donc offert un contrat après qu'elle ait terminé son quatrième film.
Le directeur de production et moi-même avons quitté Berlin pour aller la chercher car elle était en vacances avec son mari à coté de Lisbonne. On est arrivé, on a dîné avec eux et on s'est donné rendez-vous pour le lendemain matin à onze heures. Malheureusement, elle n'est jamais arrivée car elle s'est tuée sur la route en allant vers notre hôtel. Pour moi, ça a été un coup terrible et pour le cinéma aussi. Et pourtant, parmi les gens de France, d'Allemagne et même d'Espagne, il y a une nouvelle dévotion pour Soledad.
Le cas Soledad a été un cas exceptionnel. Travailler avec elle était un délice. C'était une gamine qui n'était pas très instruite mais qui avait une intuition incroyable. C'était vraiment une créature de cinéma.

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Dossier réalisé par Christian De Coninck et Didier Stefek
Photos de Frédéric Duvivier

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